résumés des articles

Le français moderne n°1 - 2017

 Françoise MOUGEON et Raymond MOUGEON, Accord verbal de nombre dans le français parlé en Ontario

Résumé :Cette étude porte sur l’accord verbal de nombre (AVN) avec des sujets nominaux morphologiquement et sémantiquement pluriels et des sujets nominaux morphologiquement singuliers mais sémantiquement pluriels référant à des êtres humains, ces deux types de sujets n’ayant pas été étudiés conjointement jusqu’à présent. Notre étude repose sur un corpus de français parlé recueilli parmi des adolescents francophones de l’Ontario, province canadienne où l’anglais est langue majoritaire. Nos informateurs font donc un usage quotidien de l’anglais et du français. Ceci nous permet d’aborder la question de l’impact de la fréquence d’usage de la langue sur la préservation de la morphologie verbale plurielle et sur la conservation des traits du vernaculaire. L’examen des contraintes internes et externes de l’AVN montre qu’il existe des points communs et des divergences entre les deux catégories de noms sujets. Mots-clés : accord verbal de nombre, sujets collectifs, sujets pluriels, français ontarien, variation morphologique

Abstract :The present study focusses on subject-verb agreement where the subject is either i) morphologically and semantically plural or ii) morphologically singular but semantically plural and refers to human beings—two types of subjects which, to date, have never been examined jointly. Our study is based on a corpus of spoken French collected among Franco-Ontarian adolescents. In Ontario, English is a majority language and consequently our informants use English and French in everyday life. This makes it possible to examine the impact of variable frequency of use of French on the preservation of plural French verbal morphology and of features of vernacular French. Analysis of the linguistic and extra-linguistic constraints on verbal agreement reveals that there are similarities and differences between these two categories of nominal subjects. Keywords : agreement in verb number, plural noun subjects, collective noun subjects, Ontario French, morphological variation.

 Damien GAUCHER, Une approche variationniste de l’accord : les participes passés en français parlé.

Résumé : Cet article propose d'aborder le phénomène de variabilité de l'accord du participe passé en français parlé, sous l'approche de la sociolinguistique variationniste. La présence de l'accord dans les productions des francophones (les photos que j'ai prises) ou son absence (les photos que j'ai pris) semble en effet corrélée avec divers facteurs relevant du domaine syntaxique (position du participe dans le syntagme, construction syntaxique employée) ou social (âge du locuteur, niveau d'éducation, exigences linguistiques de la profession). Ces corrélations sont mises en lumière à travers l'observation de très grands corpus existants de français parlé, réalisés sur la base d'entretiens non-préparés. Mots-clés : accord, participe passé, sociolinguistique, variation, français parlé

Abstract : This article introduces variability in the production of Past Participle Agreement in contemporary spoken French, using a methodology adapted from variationist sociolinguistics. The production of PPA (in les photos que j'ai prises) or its non-production (in les photos que j'ai pris) is analysed through occurrences collected from a composite and large corpus of transcribed data from spontaneous interviews. PPA is shown to correlate with various factors, either linguistic (position of the participle in the verbal phrase, type of pronoun structure used) or social (speaker’s age and level of education, and requisites from the speaker’s occupation). Keywords : past participle, agreement, sociolinguistics, variation, spoken French.

Christian SURCOUF, « C’est la question /okεl/ on est confronté » : une analyse des erreurs d’accord des relatifs composés à l’oral

Résumé : En théorie, les relatifs composés /l…kɛl/ ont les mêmes formes que les pronoms interrogatifs, et s’accordent en genre et en nombre avec leur antécédent. Cependant comme l’avaient remarqué Blanche-Benveniste & Jeanjean (1987, 99), les erreurs d’accord sont loin d’être rares. Dans notre article, fondé sur un corpus de 150 erreurs collectées essentiellement parmi des interventions d’intellectuels lors d’émissions de France Culture, nous montrerons sur une base quantitative que parmi les trois possibilités – /ləkɛl/, /lakɛl/, /lekɛl/ – donnant lieu à huit configurations d’erreurs possibles en fonction du genre et du nombre de l’antécédent, c’est /ləkɛl/ qui, conformément à la remarque de Grevisse & Goosse (2008, 912), fait office d’attracteur. Fort de ce constat, nous examinons quelques-unes des raisons susceptibles d’établir le masculin singulier /ləkɛl/ dans ce rôle d’attracteur. Mots-clés : pronom relatif composé, erreur d’accord, antécédent, attracteur, neutre

Abstract : Theoretically, French relative pronouns /ləkɛl/, /lakɛl/, /lekɛl/ behave like interrogative pronouns as far as agreement in number and gender with their antecedent is concerned. However as Blanche-Benveniste & Jeanjean (1987, 99) had already noticed, agreement mistakes are far from uncommon. In this article, based on a corpus of 150 mistakes collected mainly on the French public radio France Culture, I will show that among these three forms, giving rise to eight configurations of possible agreement mistakes with the antecedent, /ləkɛl/ ends up being the speakers’ primary choice in 78% of the mistakes. I then consider some of the possible reasons why /ləkɛl/, i.e. the masculine singular form acts as an attractor among these three potential forms. Key-words : French relative pronoun lequel, agreement, antecedent, mistake, neuter, attractor

 Bernard COMBETTES et Sophie PRÉVOST, Accords sujet/verbe et constructions syntaxiques : approche diachronique

Résumé : Le but de cette contribution est d'étudier, d'un point de vue diachronique, la relation qui s'établit entre la position du sujet et les phénomènes d'accord. En prenant en compte des textes d’ancien et surtout de moyen français, nous essayerons de montrer comment s'établit une dissymétrie, en ce qui concerne l'accord sujet – verbe, entre les schémas SVX et XVS, et comment cette dissymétrie change le statut de la zone postverbale. Pour cela, nous examinerons successivement trois types de constructions : les constructions impersonnelles, pronominales et passives, qui présentent un certain nombre de points communs. Nous nous attacherons ensuite au rôle que jouent, d’une manière générale, les caractéristiques sémantiques du groupe nominal sujet, afin de déterminer, tant en ce qui concerne le sujet que le verbe, le poids relatif des facteurs sémantiques et des facteurs syntaxiques observés, et leur interaction avec la syntactisation progressive de l’organisation discursive de la phrase. Mots clés : accord ; constructions impersonnelles et pronominales ; position du sujet ; détermination nominale ; français médiéval.

Abstract : In this article we aim to study the relationship between the subject position and agreement phenomena, from a diachronic point of view. Relying on texts of Old and mainly Middle French, we will try to highlight the emergence of a dissymmetry, as concerns subject-verb agreement, between SVX and XVS schemas, and how this modifies the status of the preverbal zone. We will examine three different constructions : impersonal, pronominal and passive constructions, which display certain common features. Then we will focus on the semantics of nominal subjects, in order to determine the respective influence of semantic and syntactic factors, as regards both subjects and verbs, and how they interfere with the ongoing syntactization of the discourse organization in the sentence. Key words : agreement; impersonal and pronominal constructions ; subject position; nominal detemination ; Medieval French.

Jasmina TATAR ANĐELIĆ, Accord révélateur du statut syntaxique : constructions infinitives

Résumé : Nous examinons le rapport entre l'accord du participe passé dans le cadre des constructions infinitives régies par les verbes de perception et les verbes factitifs faire et laisser et le statut syntaxique de ces constructions. L'objectif de l'analyse proposée est de vérifier si les règles de l’accord peuvent servir d’indicateur du statut syntaxique des constructions infinitives. L’auteur tente de démontrer que l’accord du participe passé dans le cadre des constructions étudiées dépasse largement le domaine de l’orthographe, même s’il représente une pratique purement graphique et qu’il fait l’objet de règles assez claires. Un rappel des règles générales de l’accord du participe passé des verbes suivis de l’infinitif est accompagné de leur comparaison avec le statut constaté de chaque construction étudiée. Finalement, un test de la pratique langagière actuelle portant sur les locuteurs natifs, les enseignants et les étudiants du FLE permet d’évoquer quelques indices des futurs développements. Mots-clés : participe passé, accord, constructions infinitives françaises, verbes de perception, verbes causatifs

Abstract : This paper analyzes past participle agreement within infinitive constructions governed by the perception verbs: voir, regarder, entendre, écouter, sentir and causative verbs faire and laisser. This syntax and semantic analysis is aimed at checking whether the existing rules for the past participle agreement can serve as an indicator of syntax status of infinitive constructions. The paper shows that past participle agreement in the given infinitive constructions significantly exceeds the issue of orthographic knowledge, although this is exclusively a graphical phenomenon, defined with clear official rules. The author recalls general rules for the past participle agreement, compares them with the existing status of each construction and checks their use by testing native speakers, university professors and students of French as a foreign language.  Key words : past participle agreement, French infinitive constructions, perception verbs, causative verbs

Tabea IHSANE et Petra SLEEMAN, Quel(s) genre(s) pour les noms animés en français ?

Résumé : Cet article analyse des contextes avec des noms animés en français où genre grammatical et genre sémantique (sexe du référent) ne coïncident pas :

(1)   Le / La plus jeune de mes gentils enfants s’appelle Nina.

(2)  *Le / La plus jeune de ces grandes sentinelles est un homme de 21 ans.

Nous proposons que le genre grammatical des noms possibles en (1) ne soit pas spécifié et que le genre sémantique de ceux en (2) ne soit pas interprétable permettant ainsi au trait [+sém], par exemple, de ne pas forcément être interprété comme femelle. Mots clés : noms animés, genre grammatical, genre sémantique, absence d’accord, hiérarchie d’accord Abstract : This article analyses contexts with animate nouns in French where grammatical gender and semantic gender (sex of the referent) do not correspond:

(1)   Le / La plus jeune de mes gentils enfants s’appelle Nina.                             the.m / the.f more young of my  sweet.m.pl children. pl refl calls Nina

(2)  *Le / La plus jeune de ces grandes sentinelles est un homme de 21             the.m / the.f more young of these big.f.pl sentinels.f.pl is a man of 21 years

We propose that the grammatical gender of enfants in (1) is not specified and that the semantic gender of sentinelles in (2) is uninterpretable, allowing the feature [+fem], for instance, not to be necessarily interpreted as female. Key words : animate nouns, grammatical gender, semantic gender, gender mismatches, agreement hierarchy

Alain BERRENDONNER, Accords sujet-verbe : un modèle applicatif.

Résumé : On propose ici un modèle de l’accord NP sujet – VP basé sur trois idées principales : (i) Les accords sont conçus non comme des copiages de marques, mais comme des contraintes de cooccurrence de traits entre deux constituants, un opérateur et un opérande. (ii) Dans le VP, les éléments soumis à ces contraintes sont les désinences verbales, mais aussi les pronoms clitiques sujets, qui fonctionnent en fait comme des « affixes de syntagme ». D’où l’existence d’accords subjectaux portant sur les traits de genre et d’individuation. (iii) Les accords de syllepse résultent du retypage d’un opérateur, qui reçoit par coercition (coercion) les traits requis par son opérande. Mots-clés : Accord, Sujet, Pronom-clitique, Syllepse

Abstract : We propose here an agreement model DP subject – VP based on three main ideas : (i) Agreements are conceived not as duplicating marks, but as constraints of traits’ co-occurrences between two constituents: an operator and an operand. (ii) In the VP, the elements submitted to these constraints are inflectional endings, but also subject clitic pronouns, which function in fact as “group affixes”. Hence the existence of subject agreements dealing with gender and individuation features. (iii) Syllepsis agreements result from the retyping of an operator, which receives by coercion the features required by its operand. Key words : Agreement, Subject, Clitic-pronoun, Syllepsis

Jacques BRES et Emmanuelle LABEAU, De l’auxiliaire aspectuel venir à (+ infinitif)

Résumé : De l’auxiliaire aspectuel venir à (+ infinitif). Notre hypothèse est que venir à + inf. est un auxiliaire aspectuel, dont le sémantisme, pour ténu qu’il soit, ne se réduit pas à une variante stylistique élégante. Après avoir rappelé brièvement les analyses des travaux antérieurs, nous nous appuyons sur le sens de la construction verbale venir à dans laquelle le verbe venir et la préposition à ont pleinement un sens spatial ainsi que sur le lien avec le tour quand ce vint à, pour parvenir à la définition suivante : l’auxiliaire venir à sert à présenter l’actualisation du procès à l’infinitif au terme d’un déroulement temporel (présupposé) en enchaînement avec ce qui précède. Nous décrivons les différents effets de sens produits par l’interaction de ce que nous considérons comme la valeur en langue de la périphrase – l’enchaînement temporel – avec différents éléments cotextuels : l’aboutissement et l’accidentel.

Summary : About the aspectual auxiliary venir de (+ infinitive). We claim that venir de (+ infinitive) is an aspectual auxiliary, the meaning of which cannot be reduced to an elegant stylistic variant however subtle its semantics might be. After a brief overview of previous analyses, we start from the meaning of the verbal structure venir à - in which both the verb and the preposition maintain a full spatial meaning - as well as from the link with the turn quand ce vint à, to reach the following definition: the venir à auxiliary is used to present the actualisation of the infinitive at the end of a (presupposed) temporal progress in temporal sequence with what precedes. We then describe the different interpretations produced by the interaction of what we take as the fundamental meaning of the periphrasis, temporal sequence, with a range of contextual elements: the outcome and the accidental.

Le français moderne n° 2 - 2017

Marco FASCIOLO et Georges KLEIBER, Une « entrée en matière »

Résumé : Nous nous proposons d'abord de mettre en évidence les raisons qui expliquent pourquoi la matière n’a pas été traitée de front par les linguistes, alors qu'ils y recourent couramment dans l'analyse de plus d'un problème linguistique (distinction massif/comptable, opposition concret/abstrait, etc.). Nous séparerons ensuite la notion « scientifique » (physique et chimique) de matière de celle qui a cours dans le langage de tous les jours. Cette notion « langagière » de matière se laisse diviser elle-même en trois acceptions : « matière » en tant que notion sommitale qui ne classifie pas des entités, mais sépare les êtres selon la dimension concret/non-concret ; « matière » en tant que substance dont sont faits les ‘corps’, prototypiquement les objets fabriqués ; « matière » en tant que concept métalinguistique forgé par les linguistes. Ces différents sens de matière représentent, comme on le verra, les différentes portes d’entrée empruntées par les contributeurs de ce numéro pour aborder la question de la matière. Mots clés : matière, abstrait / concret, matériau, comptable / massif

Summary : Linguists rely on the notion of matter in the discussion of many problems (mass/count nouns, concrete/abstract, etc). This very notion, however, has never been directly examined. In the first part of our contribution, we propose to inquire into the reasons of this attitude. In the second part, we distinguish two notions of matter: a scientific (physical, chemical) one and a commonsense one (embedded in natural language). This latter, in turn, can be split into three meanings: “matter” as a ground idea which does not classify entities, but divides them according to the concrete/abstract dimension; “matter” as the substance constituting ‘bodies’, typically artifacts; “matter” as a meta-linguistic concept made up by linguists. These meanings are the different doorways trough which the contributions collected here approach the problem of matter. Key-words : matter, abstract/concrete, material, count/mass

Danièle VAN DE VELDE, L’instabilité des matières dans l’ontologie naturelle

Résumé : L’article montre que, dans l’ontologie naturelle, les matières sont conçues tantôt comme des propriétés tantôt comme des choses. Une comparaison entre noms de matières (Nmat) et noms de propriétés (Nprop), basée sur les règles concernant les déterminants des uns et des autres,  fait d’abord apparaître un seul point de divergence entre les deux types de noms : avec les Nprop, dès qu’un modifieur, quel qu’il soit, est présent, l’article partitif doit être remplacé par un. Cela prouve deux choses : que l’article un  est un actualisateur plus puissant que le partitif, et donc que les Nmat sont plus faciles à actualiser que les Nprop., ce qui semble tirer les matières plutôt du côté des choses. Mais le rapport entre les Nmat et leurs compléments, ou entre eux et les noms dont ils sont compléments, conduit à une conclusion différente : selon que les matières sont « à l’état libre » (l’eau), ou appartiennent à des objets naturels (le bois de l’arbre), ou sont la matière d’artefacts (le bois du lit), elles sont visées soit comme de véritables propriétés, soit comme des quasi-choses. Ces analyses permettent d’avancer en conclusion une hypothèse sur le sens qu’il faut donner à l’expression générique l’eau. Mots clés : matières, propriétés, objets, determinants, génitifs.

Abstract : The article shows that, in the natural ontology, substances (eau, bois) are viewed either as properties of objects, or as autonomous  entities, depending on their relation with objects. Comparing the use of determiners with mass nouns referring to substances and mass nouns referring to properties in French, we discover only one difference between them: as soon as a property noun is followed by a modifier, the substitution of the partitive article with the indefinite un becomes obligatory. This fact proves that the definite article is a more powerful “actualizer” than the partitive, and consequently that substances seem to be conceived as having more affinities with autonomous entities than with properties. However, this conclusion has to be reviewed in the light of the analysis of the relations between substances and objects (river, tree, bed). Indeed, the syntax of the complements of nouns referring to substances, as well as of the nouns that have  nouns referring to substances as their complements, shows that one must distinguish at least three cases corresponding to three modes of existing for substances: the case of free natural substances (water), the case of substances belonging to natural objects (the wood of a tree), and the case of substances from which artefacts are made up (the wood of the bed). Depending of whether they are free, or relative to a natural or to an artificial object, substances are conceived as properties of things, or as (quasi) autonomous things. Key words : substances, properties, objects, determiners, genitives.

Marco FASCIOLO, Entre matière et artefact : la notion de matériau

Résumé : En français, les « noms de matières » ont leur place dans les typologies nominales et ont fait l’objet d’ouvrages monographiques. Les « noms de matériaux », en revanche, sont moins étudiés et se confondent avec les précédents. Le but de cette contribution est double. D’une part, nous nous intéressons à l’ontologie naturelle des matériaux révélée par la langue. D’autre part, nous nous proposons d’offrir quelques pistes pour mieux cerner les « noms de matériaux ». Mots-clé : matériau, matériel, matière, massif, artefact

Summary : In French, “matter–nouns” have a place in nominal typologies and have been investigated by dedicated monographs. “Raw material nouns”, on the contrary, are less studied and are often confused with the former. This contribution has two goals. On the one hand, we are interested into the natural ontology of raw materials embedded in language. On the other hand, we would like to offer some hints in order to circumscribe a class of “raw material nouns”. Key-words: material, matter, mass nouns, artifact

Richard HUYGHE, Les verbes dérivés de noms de matière.

Résumé : Cet article est consacré aux verbes liés morphologiquement à des noms de matière, tels que beurrer, saigner, caraméliser, ensabler. Nous nous interrogeons sur l’élaboration sémantique de ces verbes (Vmat) à partir des noms de matière correspondants (Nmat). Nous revenons d’abord sur les critères d’identification des Nmat, et les définissons comme des noms d’objet massifs non collectifs, dénotant des entités spatiales homéomères et non délimitées intrinsèquement. Nous détaillons ensuite les différents procédés morphologiques en jeu dans la construction des Vmat (affixation et conversion), et proposons une ébauche de classification sémantique de ces verbes. Les procès décrits expriment principalement la dispersion, la production, la transformation ou l’immersion. Les Nmat peuvent intervenir dans la composition sémantique des Vmat en tant qu’éléments référentiels, remplissant un rôle thématique intégré, ou en tant qu’éléments prédicatifs, permettant de recatégoriser un argument du verbe. Mots-clés : nom, matière, verbe dénominal, conversion, affixation

Abstract : This paper deals with French verbs that are morphologically related to stuff-denoting nouns (e.g. beurrer ‘butter’, saigner ‘bleed’, caraméliser ‘caramelize’, ensabler ‘sand up’), and how these ‘stuff’ verbs (SVs) semantically derive from the corresponding nouns (SNs). The criteria for identifying SNs are first presented. SNs are defined as concrete non-collective mass nouns, i.e. nouns that denote homeomerous and non-intrinsically bounded spatial entities. The affixation and conversion system used to create SVs is then detailed, and a typology of SVs is proposed. It appears that the processes denoted by SVs mainly consist in spreading, producing, transforming or putting into. SNs can be part of the semantics of SVs as referential elements, in which case they correspond to an incorporated semantic role, or they can be predicative elements, and then recategorize an argument of the verb. Keywords : noun, stuff, denominal verb, conversion, affixation

Céline BENNINGER, Quand les noms quantifient la matière

Résumé : L’objectif est ici d’étudier les noms de matière sous l’angle de la quantification nominale, dans le cadre de syntagmes de la forme Dét-Nquantificateur-de-(Dét)-Nmatière comme un litre de lait, une pincée de sel, etc. Nous commencerons par réunir divers points de vue sur la notion de matière. Celui des physiciens et biologistes qui voient dans la constitution atomique et / ou moléculaire des matières l’origine de différents états. Celui des sémanticiens qui lui reconnaissent le statut de représentant le plus typique des entités dites massives. Ainsi, dépourvues tout à la fois d’un principe d’individuation et de structuration interne, les matières n’ont une forme que par contingence. Ces propriétés se retrouvent au niveau lexical : elles sont caractéristiques des noms de matières pour lesquels le créateur d’occurrence linguistique est l’article partitif (du sable, de la vapeur, etc.). Qu’en est-il lorsque la détermination des noms de matières est prise en charge par les substantifs dits quantificateurs ? Les modalités de la conjugaison des spécificités de ces deux types de noms sont loin d’être uniformes et nous nous proposons d’en définir quelques propriétés. Mots-clés : substantif quantificateur, noms de matière, ontologie, N de N, sémantique nominale

Abstract : The central construction of this study is the French quantifying binominal sequence when N2 is a noun of matter: un litre de lait, une pincée de sel, etc. After having gathered physicians and biologists points of view about the notion of matter, we will see what the semanticists’ opinion is. All kind of scientists show that matters, as massive entities, are unable to build by themselves individuals. That is why they are generally determined by partitive articles (de la terre, du sable, de la vapeur, etc.). The question is also to understand specificities of nominal quantification of matter nouns. As we know that the first constitute a heterogeneous class, it is impossible to imagine things operate on a single and unique way. So we will examine some associations between these two noun classes, differentiate the compatibilities from the incompatibilities, if semantic or pragmatic. By the way, we will show how important it is to oppose microstructural and macrostructural analysis. Keywords: nominal quantifier, nouns of matter, ontology, N de N, nominal semantics

David NICOLAS, Matière et mélanges

Résumé : Dans cet article, nous discutons plusieurs conceptions de la matière et des mélanges, et comment ces conceptions sont contraintes par la sémantique qu’on attribue aux noms massifs les désignant. L'approche singulariste traite les noms massifs comme des termes singuliers qui réfèrent à des sommes méréologiques (Link 1983). L'approche non-singulariste est fondée sur l'idée que les noms massifs ont la capacité de faire référence à plusieurs entités à la fois (Nicolas 2008). Dans la section 3, nous examinons les raisons que Barnett (2004) a de soutenir que les sommes méréologiques sont inadéquates pour capturer nos intuitions concernant l'identité des portions de mélange à travers le temps. Dans la section 4, nous montrons que l'approche non-singulariste doit traiter les noms de mélange comme des prédicats collectifs temporaires. Enfin, nous montrons comment l’apport de la chimie change notre perspective sur ces questions. Mots clés : noms massifs, sémantique, matière, mélanges, chimie

Summary : In this paper, we consider various conceptions of what matter is, taking into account the particular case of mixtures. Portions of matter are typically referred to by mass nouns. So we present the two main accounts of their semantics and how this constrains what can be thought about the ontology of matter and mixtures. The singularist approach treats mass nouns as singular terms referring to mereological sums (Link 1983). The non-singularist approach is based on the idea that mass nouns have the ability to refer to several things at once (Nicolas 2008). In section 3, we examine Barnett’s (2004) reasons for arguing that mereological sums are inadequate to capture our intuitions concerning the identity of portions of mixtures over time. In section 4, we show that the non-singularist must treat nouns of mixtures as collective, temporary predicates. Then we take chemistry into account and explain how it changes our perspective on these issues. key words : mass nouns, semantics, matter, mixtures, chemistry

Isabel NEGRO ALOUSQUE, Le détournement des expressions idiomatiques dans la presse et la publicité françaises

Résumé : Les expressions idiomatiques (ou idiomatismes) sont des locutions marquées par leur caractère figé et non- compositionnel. Même si le figement est un trait constitutif des unités phraséologiques, les expressions idiomatiques font l’objet de manipulations linguistiques destinées à frapper le lecteur. Plusieurs travaux de recherche (Zuluaga 1999, Schapira 1999, González-Rey 2002, García-Page 2002, Perrin 2013) se sont penchés sur la question du détournement (aussi nommé défigement, désautomatisation ou délexicalisation) des unités figées et ont proposé plusieurs formes de détournement (phonologique, lexical et syntaxique) tout en soulignant que la présence de la variation rappelle la forme figée. Cette étude, basée sur un échantillon de titres de presse et de publicités françaises, vise à montrer l’importance de la variation idiomatique en tant que procédé rhétorique dans la presse et la publicité. Mots-clés: expression idiomatique, variation, détournement, métaphore, métonymie.

Abstract : Idioms are multi-word units that are structurally fixed and semantically opaque. Although fixedness is a definitory feature of phraseological units, idioms are subject to variation meant to call reader attention. Recent studies (Zuluaga 1999, Schapira 1999, González-Rey 2002, García-Page 2002, Perrin 2013) have discussed the issue of idiomatic variation and have suggested different types (phonological, lexical and syntactic), highlighting that the modification makes the presence of the canonical idiom more strongly felt. The present contribution, based on a small corpus of French headlines and adverts, seeks to show the relevance of idiomatic variation as a communicative strategy in the press and advertising. Key words: idiom, variability, variation, metaphor, metonymy.

Le français moderne n° 1 - 2018

Salah Mejri, La phraséologie française : synthèse, acquis théoriques et descriptifs
Résumé : L’objectif de cette contribution consiste à interroger l’évolution de la recherche dans le domaine de la phraséologie française. Trois axes seront privilégiés : le premier concerne la dimension théorique et épistémologique avec ce qu’elle comporte comme interrogations sur l’objet de la phraséologie, la place qu’elle occupe dans la réflexion linguistique générale et l’apport que les avancées dans ce domaine peuvent avoir dans le développement de la science linguistique ; le deuxième axe s’intéresse particulièrement aux acquis dans les techniques de description des faits phraséologiques et aux différents critères retenus pour isoler les unités phraséologiques (critères syntaxiques, morphologiques, sémantiques et pragmatiques) en tant qu’unités de la troisième articulation du langage ; au dernier point, on tentera de formuler le dernier point essayera de retenir un ensemble de perspectives actuelles dans la recherche phraséologique française. Mots clés : phraséologie française, troisième articulation du langage, unité phraséologique, fixité, moule.
Abstract : The aim of this contribution is to examine the evolution of research in the field of French phraseology. Three axes will be privileged: the first concerns the theoretical and epistemological dimension along with the questions that it involves about the purpose of phraseology, the place it occupies in the general linguistic reflection and the contribution that advances in this field may have in the development of the linguistic science; the second axis is particularly interested in the achievements related to the techniques of describing phraseological facts and in the different criteria used to isolate the phraseological units (syntactic, morphological, semantic and pragmatic) as units of the third articulation of language; the last point will attempt to consider a set of current perspectives in French phraseological research. Key words : French phraseology, third articulation of language, phraseological unit, fixity, mold.

Xavier Blanco, , La traduction des verbes supports de l’ancien français
Résumé :  
Dans cet article, nous comparons l’emploi des verbes supports (Vsup) en français moderne et en ancien français en nous basant sur un corpus. Nous partons des collocations en français moderne présentes dans les traductions de La conquête de Constantinople de Robert de Clari et de l’œuvre homonyme de Geoffroy de Villehardouin. Les cas qui nous intéressent correspondent aux Vsup dits « neutres » et à leurs variantes syntaxiques (Vsup converses, d’occurrence...), aspectuelles (inchoatives, continuatives, terminatives, itératives, progressives, téliques...), causatives et intensives.

Nous mettons en évidence différents cas de figure de relation contrastive entre la traduction en français moderne et le texte en ancien français. Quelques exemples de ces rapports seraient : structure à Vsup plus nom prédicatif vs structure à verbe prédicatif (leur accordait une grande confiance =: mout les creoit), structure à Vsup approprié vs structure à Vsup général (conclurons un marché =: ferons markié), structure à Vsup plus nom prédicatif vs adjectif prédicatif (n'ait l'audace =: n'i ait si hardi), etc.  Mots-clés : ancien français, traduction, verbe support, variantes des verbes supports.
Abstract :  In this paper, we compare the use of support verbs (Vsup) in old French and in modern French using a corpus. We consider the Vsup that can be found in the modern French translations of Robert de Clari’s chronicle La conquête de Constantinople and of the homonymous work of Geoffroy de Villehardouin. We analyse the so called «neutral» Vsup and their syntactic variants (converse Vsup, occurrence Vsup...), aspectual variants (inchoative, continuative, terminative, iterative, progressive, telic...), causative variants and intensive variants.
We outline different types of contrastive relationships between the modern French translation and the old French text. Some examples of these relationships are: Vsup structure plus predicative noun versus predicative verb structure (leur accordait une grande confiance =: mout les creoit), appropriate Vsup structure versus general Vsup structure (conclurons un marché =: ferons markié), Vsup structure plus predicative noun versus predicative adjective (n'ait l'audace =: n'i ait si hardi), etc.  Keywords : old French, translation, support verb, support verb variants.

Pierre-André Buvet, Collocation et modalisation : l’exemple des prédicats d’affect
Résumé :
Le but de cette étude est d'expliquer comment les collocations contribuent à la modalisation. Notamment, comment elles participent du point de vue du locuteur dans ce qu'il dit. Elle vise également à établir pourquoi la phraséologie est un observatoire privilégié pour situer la modalisation à l'interface du langage et du discours. L'étude est basée sur l'analyse des noms d'affect car ils sont indicatifs du rôle prépondérant du gel dans la modalisation. Mots clefs : affect, collocation, modalisation, prédicat, phraséologie

Abstract : The aim of this study is to explain how collocations contribute to modalization. Notably, how they contribute to the speaker's point of view in what he says. It aims also to establish why phraseology is a privileged observatory for situating modalization at the interface of language and discourse. The study is based on the analysis of the names of affect because they are indicative of the preponderant role of freezing in modalization. Keywords : affect, collocation, modalization, predicate, phraseology

Maurice Kauffer, Réflexions sur les actes de langage en phraséologie
Résumé : Cet article examine si les différentes approches théoriques des actes de langage (Austin, Searle, Vanderveken etc.), mais aussi les études de cas à ce sujet (Bidaud, Blanco etc.)  sont capables d’analyser efficacement  le statut, la fonction pragmatique  et les emplois des phraséologismes pragmatiques et en particulier des « actes de langage stéréotypés » comme la belle affaire, tu parles, tu vas voir ce que tu vas voir. Nous définirons et délimiterons ces « actes de langage stéréotypés » par rapport aux autres catégories de phraséologismes proches, en particulier les pragmatèmes, et testerons dans quelle mesure la notion d’acte de langage permet de les décrire.  Mots clés : actes de langage, « actes de langage stéréotypés », phraséologismes pragmatiques, pragmatèmes.
Abstract : The aim of this contribution is to examine whether theoretical approaches (Austin, Searle, Vanderveken etc.) and case-studies (Bidaud, Blanco etc.) of speech acts are able to analyse  status, pragmatic function and use of pragmatic phrasemes and more particularly of so-called “stereotypical speech acts” e.g. la belle affaire (big deal), tu parles (you must be joking), tu vas voir ce que tu vas voir (just you wait). In this contribution we will define the “stereotypical speech acts” compared with other categories of pragmatic phrasemes, especially the pragmatemes and we will test whether the notion of speech act makes it possible to describe them.  Key words : speech act, “stereotypical speech act”, pragmatic phraseme, pragmateme.

Francis Grossmann, Les phraséologismes montrés par comme on dit dans les romans contemporains français
Résumé : Les romanciers mobilisent différents types de phraséologismes dans le fil de leur récit. Dans certains cas, le caractère figé de ces phraséologismes est clairement assumé et montré au lecteur à travers différents types de signaux, en particulier des guillemets ou des formules métalinguistiques : comme on dit, selon l'expression, etc. Le marqueur comme on dit, en particulier, utilisé en incidente, a souvent été considéré soit comme un moyen d’identifier une phrase sentencieuse (Anscombre, 2006), soit comme l’indicateur d’une « manière de dire » spéciale (Kleiber, 2013 et 2016). L’étude, basée sur corpus, se propose de vérifier ces hypothèses, mais aussi de mieux identifier les types de phraséologismes introduits par comme on dit dans le roman contemporain. Mots-clé : phraséologisme, phrase sentencieuse, formule métalinguistique, idiomatisme.
Abstract  : Novelists use different kinds of phrasemes in their narrative discourse. In some cases, these frozen or semi-frozen expressions are indicated by specific markers, and especially by quotation marks or metalinguistic phrases such as comme on dit (‘as the phrase goes’, ‘as they say’).  In French, comme on dit is one of the most typical of these markers, particularly when it is used in a comment clause; therefore, this expression is regarded by linguists as a touchstone to identify either sententious statements such as proverbs (Anscombre, 2006), or phrases that signal a « way of saying » (Kleiber, 2013 and 2016). It is precisely these assumptions that our corpus-based study attempts to verify. The aim is also to better classify the types of phrasemes indicated by comme on dit in the contemporary French novel. Keywords : phraseme, formulaic sentence, frozen expression, semi-frozen expression, idiom.

Thouraya Ben Amor, Le défigement face au principe de la congruence
Résumé :
Le défigement linguistique et discursif −en tant que création phraséologique qui repose essentiellement sur au moins une transgression formelle d’ordre phonologique, morphologique, syntaxique, lexicale et/ou sémantique, voire pragmatique− n’échappe pas au calcul du sens et à la recherche d’une interprétation adéquate.

Notre propos serait de montrer que chaque procédé de défigement engage une gestion complexe entre, d’une part, la génération d’une analogie déviante et, d’autre part, la production d’un sens suffisamment congruent pour être interprété.
Le principe de la congruence serait en quelque sorte le garant de l’interprétabilité des énoncés défigés à l’encodage et au décodage. Cette dernière semble passer nécessairement par la maîtrise de plusieurs propriétés linguistiques comme l’opacité, l’inférence, la stéréotypie ainsi que les règles générales de cohésion et de cohérence.
Il demeure que la congruence comme l’incongruité sont des propriétés relatives, c’est pourquoi nous démontrerons l’existence d’énoncés défigés non congruents interprétables et d’autres non congruents non interprétables.
Nous tenterons de répondre finalement à la question suivante : Comment les énoncés défigés transgressent-ils les règles phraséologiques sans déroger au principe de la congruence ? Mots-clé : congruence/non-congruence, défigement, incongruité, interprétation, pertinence.
Abstract : Linguistic and discursive defrosting − as a phraseological creation based essentially on at least one formal transgression of phonological, morphological, syntactic, lexical and / or semantic, even pragmatic− does not escape calculation of meaning and research adequate interpretation.
Our purpose would be to show that each process of defrosting engages a complex management between, on the one hand, the generation of a deviant analogy and, on the other hand, the production of a meaning sufficiently congruent to be interpreted.
The principle of congruence would be, in a way, the guarantor of the interpretability of the statements defected at the time of encoding and decoding. The latter seems to necessarily pass through the control of several linguistic properties such as opacity, inference, stereotypy and the general rules of cohesion and coherence.
It remains that congruence and incongruity are relative properties, which is why we will demonstrate the existence of defective statements that are not congruent interpretable and other non-congruent ones that can’t be interpreted.
Finally, we will try to answer the following question: How do the uttered statements transgress the phraseological rules without derogating from the principle of congruence? Keywords : congruence / non-congruence, defrosting, incongruity, interpretation, relevance.

Antonio Pamies, Le concept de culturème en sémantique contrastive
Résumé :  Le terme culturème est apparu dans le domaine de la traductologie il y a environ 35 ans, avec une signification aussi large qu'imprécise, comprenant toute sorte de "références culturelles". Nous proposons une conception plus restreinte et précise, qui définit les culturèmes comme un mécanisme particulier de la polysémie. Les culturèmes seraient des symboles culturels (extra-linguistiques), qui fonctionnent en tant que modèles métaphoriques, motivant des expressions figuratives (linguistiques). L'étude de ce phénomène peut conduire à une différente approche lexicographique et phraséographique de la polysémie, en fonction d'associations d'idées à base culturelle. Mots-clés : culturème, linguo-culturologie, sens figuré, métaphore, phraséologie, phraséographie, lexicographie
Abstract : The term cultureme has appeared in the field of translation studies about 35 years ago, with a wide and fuzzy meaning including all kinds of "cultural references". We propose a more restricted and accurate conception, defining culturemes as a particular mechanism of polysemy. Culturemes would be (extra-linguistic) cultural symbols, which behave like metaphorical models, motivating (linguistic) figurative expressions. The study of this feature may lead to a  differentlexicographic and phraseographic approach of polysemy according to culture-based associations of ideas. Keywords : cultureme, linguo-culturology, figurative meaning, metaphor, phraseology, phraseography,lexicography

Jean-Pierre Colson , Les traces du figement dans les corpus linguistiques : une étude de cas
Résumé : Nous nous intéressons ici à une structure du français qui permet de créer nombre d’unités phraséologiques : en tout (tous, toute, toutes). La description lexicographique en est complexe, car de nombreux emboitements de constructions sont possibles, qui présentent divers degrés de figement. La linguistique de corpus traditionnelle n’a d’autre solution pour les structures plus longues que de recourir à la fréquence brute sur un corpus donné. Or, même pour les unités phraséologiques usuelles, ceci requiert des corpus de taille gigantesque. En outre, la fréquence ne livre des résultats pertinents que lorsqu’elle est combinée avec des données syntaxiques ou sémantiques, ce qui pose la question théorique de son rôle précis dans la phraséologie.
Des techniques plus récentes de TAL (traitement automatique du langage) permettent d’envisager d’autres pistes pour la reconnaissance et la description lexicographique des phraséologismes, qui associent un score statistique et l’enchainement des morphèmes.  Mots-clés : phraséologie, figement, corpus, TAL, collocations
Abstract : Phraseology has often been criticized for its lack of terminological consistency and for its very diverse approaches, as well as for its weak theoretical underpinnings. For all these reasons, computational phraseology has an important role to play as the interface between corpus linguistics and other approaches to morpho-syntax or semantics.
In this contribution, some of the practical and theoretical aspects of this debate are illustrated by means of the French recurrent pattern en tout (tous, toute toutes) and its associated phraseological units (PUs). In traditional dictionaries, PUs of this type are usually absent or poorly described. An experiment with two corpora (one year of a newspaper on the one hand and the 10-billion corpus of the Sketch Engine on the other) confirms that huge collections of texts are necessary in order to describe recurrent patterns of this type.
From the point of view of computational phraseology, it turns out that experiments with frequency may be useful for such PUs, but only provided that some syntactic or semantic information is added to the frequency criterion. When used on its own, frequency turns out to yield irrelevant results, which is another indication that frequency and fixedness are quite different linguistic phenomena. We therefore suggest the use of the cpr-score (Corpus Proximity Ratio, Colson 2016) as a tentative step towards establishing the degree of attraction between the component grams of an n-gram, which makes it possible to extract most of the contiguous sequences in an automated way. While opening new possibilities for the practical description of phraseology, this methodology also poses the theoretical question of the role of statistical association with regards to morpho-syntax. Additional experiments on the basis of morphemes indicate that traditional corpus linguistics based on words may be insufficient for tracing back the natural associations of linguistic meanings expressed by morphemes. Alternatively, experiments with morpheme-based patterns can take into account the diversity of languages, while at the same time providing supporting evidence for a third articulation of language, as described by Mejri (2006). Key words: phraseology, fixedness, corpora, NLP, collocations

Le français moderne n° 2 - 2018

Véronique MONTAGNE, Formes et usages de la définition dans le discours politico-religieux de la fin du XVIe siècle (1588-1591) : le cas du « Politique »
Résumé : La fin de la Renaissance est marquée par des tensions politico-religieuses exacerbées  par la probabilité, voire l’imminence, de l’accession au trône par Henri IV : dans le groupe constitué par les catholiques, ces tensions opposent les Ligueurs ou catholiques « zélés » aux Politiques ou catholiques « modérés ». L’affrontement qui se déroule entre ces deux groupes est l’occasion de la parution de multiples pamphlets de la part des partisans de la Ligue, dans lesquels la question de la définition du « Politique » se pose avec vigueur. Dans le corpus utilisé pour cette réflexion et qui regroupe des textes parus entre 1589 et 1591, il n’est naturellement pas question d’en fournir une définition objective, si tant est que cela soit possible, mais bien une définition « oratoire, assortie d’éléments subjectifs et particulièrement dépréciatifs. Mots-clefs : Ligue, Renaissance, Politique, définition, description
Abstract : At the end of the French Renaissance, there were some political and religious tensions, which were exacerbated by the likely, nay imminent accession at the throne by Henri IV. In the catholic group, there were tensions between the « Ligueurs » (zealous catholics) and the « Politics » (moderate catholics). The battle between these two groups triggered the publication of many tracts, written by supporters of the Ligue. In those tracts, the question of the definition of « Politics » is central.  In the corpus used for this analysis, which contains texts published between 1589 and 1591, there is obviously no objective definition but a rhetorical one, which includes subjective and particularly pejorative elements. Keywords : Ligue, Renaissance, Politics, definition, description 

Christian Molinier, Ethniques et gentilés. Formes et propriétés respectives
Résumé : L’objet de cet article est de spécifier formellement deux catégories de termes : les gentilés, qui désignent les habitants d’un lieu relativement à ce lieu (cf. Français, Italien, Alsacien, Auvergnat, Bordelais, etc.) et les ethniques, qui désignent les membres d’un peuple identifié indépendamment du territoire qu’il occupe (cf. Franc, Celte, Ibère, Basque, Slave, etc.). Ces deux catégories de termes ont en français des propriétés communes (statut substantival et adjectival à la fois) mais aussi des propriétés qui les distinguent (une forme adjectivale dérivée double souvent l’ethnique dans la fonction adjectivale, cf. celte/celtique). Il existe aussi entre eux des interférences (une même forme pouvant représenter à la fois un ethnique et un gentilé (homonymie), cf. Turc, Lombard, Normand, etc.) et une interdépendance (un ethnique pouvant servir à former un nom de pays, sur lequel est à son tour crée un gentilé, cf. Thaï/Thaïlande/Thaïlandais, d’une part, et d’autre part, un ethnique pouvant servir de variante savante à un gentilé, en composition en particulier, et en fonction de considérations historiques, cf. germano-suédois, par exemple). La présente étude s’attache à analyser ces problèmes et d’autres de ce type. Mots-clés : ethniques, gentilés, construction lexicale, réseaux lexicaux, allomorphie

Abstact : The goal of this article is to characterise formally two classes of terms: the gentilics, which designate the inhabitants of a locality in terms of that locality (cf. Français, Italien, Alsacien, Auvergnat, Bordelais, etc.) and the ethnics, which designate people belonging to a group identified independently of the territory they occupy (cf. Franc, Celte, Ibère, Basque, Slave, etc.). These two classes of terms possess in French certain common properties (being both nominal and adjectival) but also certain distinctive ones (their adjectival form has a dual derived form, cf. celte/celtique). There also exist certain interferences between them (an identical form may denote an ethnic and a gentilic (a case of homonymy), cf. Turc, Lombard, Normand, etc., as well as a degree of interdependence (On the one hand, an ethnic can be used to create a name of a particular country, on the basis of which, in turn,  is created a gentilic cf. Thaï/Thaïlande/Thaïlandais, and on the other hand, an ethnic may serve as a highbrow variant for a gentilic, in composition in particular, and on the basis  of historical considerations, cf. germano-suédois, for example. The article aims to analyse these and other issues of this type. Key-words : ethnics, gentilics, lexical construction, lexical networks, allomorphy

Peter Nahon, Emprunts ou délocutifs ? Un cas de contact ‘hiérolectal’
Résumé : Cet article se propose d’examiner, dans la perspective de la typologie générale, certaines dynamiques morphocréatrices à l’œuvre dans le lexique d’une variété minoritaire. Le français parlé par les israélites de Gascogne, cas typique d’une « langue spéciale » propre à un groupe restreint, puise une partie substantielle de sa matière lexicale propre dans le contact avec l’hébreu, employé comme langue liturgique, ou ‘hiérolecte’, par ce groupe parlant. Cependant, ces ‘hébraïsmes’, indépendants sémantiquement de la langue-source, ne doivent être considérés comme des emprunts, en ce qu’ils dérivent d’énoncés liturgiques par voie de délocutivité. Leur sens repose sur l’évocation de l’acte de profération ou sur un geste qui lui est associé. Après une étude typologique des cas les plus caractéristiques de ce matériau linguistique inédit, son analyse, concluant sur une reformulation du paradigme délocutif, apportera des éléments à la compréhension des faits généraux lexicologiques et linguistiques dont il relève. Mots-clés : délocutivité, hiérolecte, langue spéciale, diglossie, hébraïsmes, emprunts.
Abstract : This article focuses on some morphological features of a minority variety of French, within general linguistic typology. The French vernacular spoken by the Jews of Gascony is an emblematic example of a narrowly used communal variety whose differential vocabulary is mainly borrowed. In this case, contact with Hebrew, used solely as a ‘hierolect’ (a language serving only sacred and ritual purposes), provides much of the lexical material. However, these ‘Hebraisms’, semantically unrelated to the source language, cannot be regarded as loanwords, for they are built through delocutivity from liturgical acts of speech. Their meaning derives from the utterance itself or from a gesture associated with it. Following a typological study and classification of the most characteristic samples of this original material, its analysis, concluding with a renewed definition of the delocutive paradigm, will propose new elements towards the understanding of relevant general lexicological and linguistic facts. Keywords : delocutivity, hierolect, minority language, diglossia, Hebraisms, loanwords.

Camino ÁLVAREZ-CASTRO, Paradoxalement : un marqueur de thèse improbable?
Résumé : Cette étude se propose de définir avec précision la spécificité de l’adverbe paradoxalement. En nous appuyant sur des critères linguistiques explicites, nous postulerons que l’adverbe paradoxalement constate un type de clash spécifique entre deux entités sémantiques, à savoir un clash entre une thèse probable et une thèse improbable. Mots-clés : sémantique, adverbes évaluatifs, paradoxalement, français, phrase générique

Abstract : This study aims at defining with precision the specificity of the adverb paradoxalement. Certain identifiable linguistic properties allow us to contend that the adverb paradoxalement takes into consideration the opposition between the two propositions that it puts together as that between a probable thesis and an improbable one. : Key-words : semantics, evaluative adverbs, paradoxalement, French, gnomic sentence

Stéphanie SMADJA, La synonymie comme source d’invention stylistique chez Jouve ?
Résumé : La prose narrative de l’entre-deux-guerres se caractérise par une tension marquée entre tradition et innovation. Or, malgré un rejet apparent de la rhétorique, l’analyse de la synonymie dans un corpus de « nouvelle prose » des années 1920 permet de souligner une permanence de la rhétorique dans certains styles qui tendent vers la profusion mais aussi de montrer dans quelle mesure un auteur tel que Jouve réutilise un procédé ancien selon des modalités nouvelles. Ainsi, la réalité est-elle envisagée sous des aspects variés, la prose tente d’approcher le réel au plus près, dans toute sa diversité et toutes ses nuances — ce qui n’est pas sans rappeler, dans une perspective différente, la tradition des recueils et dictionnaires de synonymes. La synonymie semble ainsi liée aux lieux privilégiés de l’innovation dans les années 1920 et participe d’une légère déformation de la syntaxe de la phrase, pour exprimer une vision du monde, comme pour des raisons prosodiques. Mots-clé : Synonymie, Rhétorique, Style, Jouve, Prose.
Abstract : During the interwar period, literary prose is torn apart between tradition and innovation. The new definition of French literature, since the xixth century, was built on rejection of rhetoric. However, if we analyse the phenomenon of synonymy in a « new prose » corpus from the twenties, we can emphasize that rhetoric influence is not over yet, especially when the sentences tend toward profusion and complexity. Moreover, the completely innovative style of Pierre-Jean Jouve, a french writer, includes this old instrument in various modern ways. Repetitions and synonyms appear through adjectives and descriptive linguistic tools. They create multiple points of view for the same reality. Every shades of it are therefore suggested. This specific work on language may remind us of the tradition of thesaurus. In short, synonymy seems to fit in innovation in prose during the twenties. It contributes to a slight distortion of syntax, in order to express a worldview or for prosodic purposes.
Pierre-Jean Jouve was born in Arras, in 1887. He is a novelist during the twenties, and then a poet. Paulina 1880 (1925) is his first novel. It is the story of a young woman torn apart between faith and sin, divine and human love. She is having an affair with a married man. She seeks refuge in a convent, from wich she is quickly excluded. This strong passion concludes with the lover’s murder. The novel is structured into 119 chapters with numbers, grouped into five parts : « Chambre bleue », « Torano », « 1870-1876 », « Visitation », « L’ange bleu et noir », « Au soleil ». The lenght of the chapters varies. Sometimes, they look like a prose poem. Jouve’s style may have been considered over-ornate, by few contemporaries. Very innovative, it is closer to complexity and profusion than to simplicity. Complex style if a choice for the writers who reject the typical french narrative and the dominant pattern of simple style. As well as Les Goncourt during the xixth century, they are looking for others literary sources of inspiration.
Synonymy plays a special role in Paulina 1880. At the beginning of the novel, it is frequently related to repetition. However, synonymy appears more often in the narrator’s speech, whereas repetitions show up in reported speeches, as in the chapter XI, which is close to an interior monologue. When Paulina tries to forget human love and enters a convent, synonymy disappears. When she is getting together with the Count again, synonymy reappears. So, this phenomenon seems linked to the expression of passion and emotions. Besides, it is related to specific syntax functions, for example epithets and predicative adjectives. In other words, it is mostly related to adjectives and adjective phrases. Synonymy can therefore be a real instrument for innovation during the twenties. It plays an important role in semantics and prosody : repetition and synonymy draw attention to the meaning but also the rythm. In Jouve’s prose, synonymy hihlights the poetic character and the expressivity. For the importance of rhetoric in narrative prose during the xixth and xxth centuries : REGGIANI, Christelle, Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux xixe et xxe siècles, Genève, Droz, 2008. For the difference between simple style and complex style in the history of literary french prose : SMADJA, Stéphanie, La « Nouvelle Prose française ». Étude sur la prose narrative au début des années 1920, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, Poétique et stylistique, 2013, p. 69-121.

 

Le français moderne n° 1 – 2019

Francis Tollis, La dimension anthropologique/anthropogénétique de la théorie de Gustave Guillaume

Résumé : Avant Benveniste, son cadet de vingt ans, Guillaume a souvent rapproché la linguistique de l’anthropologie et considéré que le langage était si étroitement lié à la condition humaine – même si cette dernière expression, tardivement apparue dans ses écrits y demeure rare – que leurs développements respectifs lui semblaient avoir été parallèles. Il attendait donc de la linguistique qu’elle se focalise sur cette dimension du langage, qui en fait le plus efficace instrument de cristallisation et de manifestation de la pensée et, avec la personne et ses diverses facettes pour clé de voûte, le meilleur témoin de notre hominisation. Néanmoins, à la pensée et au langage il attribuait une existence et une réalité autonomes et jugeait que leur très fréquente mise en contact dans le discours n’a d’effet majeur ni sur l’une ni sur l’autre. Ainsi, même si l’emploi constant et partagé de la langue a fini par lui conférer un certain hypopragmatisme, GG estimait que la pensée pensante (en genèse) demeurait tout à fait hors de portée, et n’était abordable que par le biais de la pensée pensée (aboutie). Sur la fin de sa vie, cependant, ces partis pris mentalistes ne l’ont pas empêché d’appeler de ses vœux, avec le concours des « médecins-grammairiens », la mise au jour d’une certaine isologie physico-mentale. C’était peut-être très neuf à la fin des années 1950. Mots clés : Gustave Guillaume, psychomécanique du langage, anthropolinguistique

Abstract

1.  Before Benveniste, 20 years his junior, Guillaume often drew a link between linguistics and anthropology. Considering that language was so inherent to « the human condition » – even if such a phrasing is rarely to be found in his writings and only so in his latest period ‑ to him their development could only be seen as parallel.

 2. In so far as to him writing and the alphabets best testified to such a linguistico-mental intrication (he saw them as ultimately closer to thought than any other form of verbal expression), he recommended devoting ample attention to their study. Therefore GG expected linguistics to focus on that human component that transforms language into the most efficient tool for crystallizing and embodying thought, thus providing the best proof of our humanization. However, within such a study, (historical) inputs should be clearly separated from the (systemic) relationships they have generated, thanks to some « fundamental operations », which he saw as few, extremely simple, but constantly and recurrently applying to their own output.

3. Endowed of a three-faceted nature (spiritual, social and human), the « person » appeared to him as the real keystone of such a process, and, due of its narrowness, the reason why time happens to be thought of as a flux, at least in certain forms of speech.

4. He considered thought and language as autonomous entities, so that even if they obviously come into contact with each utterance, when language attempts to give constructive form to thought, it has no permanent effect on either. Admittedly, their necessary and frequent contacts have eventually confered to language some hypopragmatic component, so that it can prove efficently motivated in discourse. Nevertheless, GG considered « thinking thought » (in genesis) remained totally out of reach, and could only be grasped through a « thought thought » (actualized).

5. Toward the end of his life, however, his mentalist bias did not prevent him from advocating the exposition of a certain physico-mental isology, with the help of « grammatical doctors ». In the fifties, such a position may have been quite innovative. Keywords : Gustave Guillaume, psychomechanics of language, anthropolinguistics

Franck Neveu, Singulier/Pluriel. Du nombre chez Gustave Guillaume et chez Émile Benveniste

Résumé : Cet article aborde les similarités conceptuelles et les distinctions méthodologiques des théories du nombre linguistique chez Gustave Guillaume et chez Émile Benveniste. L’étude fait ressortir deux représentations du nombre distinctes. Chez Guillaume, une représentation informée par un cadre théorique dans lequel l’activité cognitive joue un rôle central, mais aussi faiblement empirique. Chez Benveniste, une représentation informée par un apport de données historiques, typologiques, et guidée par une démarche anthropologique. Le point commun de ces deux démarches réside dans une appréhension génétique de la langue, plus orientée vers l’acte de penser chez Guillaume, et chez Benveniste vers l’évolution des langues et vers les conditions de leur usage dans les communautés linguistiques. Mots clés : continu, métamathématique, nombre, pluralité, puissance, quantité

Abstract : This paper discusses the conceptual similarities and methodological distinctions of Gustave Guillaume and Émile Benveniste's theories of linguistic number. The study reveals two distinct representations of the number. In Guillaume, a representation informed by a theoretical framework in which cognitive activity plays a central but also weak empirical role. In Benveniste's work, an informed representation through the provision of historical and typological data, and guided by an anthropological approach. The common point of these two approaches lies in a genetic understanding of language, more oriented towards the act of thinking in Guillaume, and in Benveniste towards the evolution of languages and the conditions of their use in linguistic communities. Keywords : continuity, metamathematics, number, plurality, power, quantity

 

Le français moderne n° 2 – 2019

Georges BOHAS, Le trait [labial] et la motivation en arabe et en français

Résumé : L’objectif de cet article est de montrer que deux langues aussi différentes que l’arabe et le français font usage du même trait phonétique pour le même sens. On  établit d’abord que, dans les deux langues, les termes désignant le nez, ses parties, ses maladies et leur traitement incluent le trait [±nasal]. On expose ensuite la théorie des matrices et des étymons au sein de laquelle s’effectue la démonstration. On produit alors un nombre significatif de données qui font apparaître que dans les deux langues les termes tournant autour des lèvres manifestent la présence du trait [labial]. On résout quelques objections concernant particulièrement la motivation des termes abstraits et on cite des données qui suggèrent qu’il en va de même dans un grand nombre de langues fort diverses.

Abstract : The objective of this article is to show that two languages as different as Arabic and French employ the same phonetic feature for the same meaning. First, we establish that, in both languages, the terms designating the nose, its parts, its illnesses and their treatment include the [±nasal] feature. We then explain the theory of matrices and etymons used to effect the demonstration. We move on to produce a significant number of data which reveal that, in both languages, the terms centred around lips manifest the presence of the [labial] feature. Finally we deal with certain objections concerning, in particular, the motivation of abstract terms and provide data suggesting that a similar situation exists in a large number of highly diverse languages.

Amalia RODRÍGUEZ SOMOLINOS, Je me suis laissé dire que p : croyance et évidentialité

Résumé : Le présent travail décrit le fonctionnement de je me suis laissé dire que p. Sont étudiées d’abord les propriétés morphosyntaxiques de l’expression, ensuite l’origine et l’évolution de je me suis laissé dire que p. L’article donne pour finir une analyse sémantico-pragmatique de l’expression. Je me suis laissé dire que est un marqueur évidentiel de reprise. Le marqueur est paraphrasable par ‘je crois, d’après ce qu’on m’a dit’. Il se situe à mi-chemin entre on m’a dit que et je crois que, je crois savoir que. Il renvoie à un dire d’autrui sur lequel le locuteur appuie une croyance. Je me suis laissé dire que exprime une opinion personnelle du locuteur appuyée sur un dire d’autrui. Il relève de la croyance autant que de l’évidentialité. Mots-clés : Pragmatique, énonciation, évidentialité, croyance, marqueur du discours

Abstract : This article describes the expression je me suis laissé dire que p. It studies first its morphosyntactic properties, afterwards its origin and evolution. The last section gives a semantic pragmatic description of je me suis laissé dire que p. The expression is an evidential marker of hearsay information. Je me suis laissé dire admits a paraphrase “I believe, from what I hear”. The marker is linked to on m’a dit and je crois que, je crois savoir que. Je me suis laissé dire que expresses belief. It states the speaker’s personal opinion based on hearsay. The marker is related to belief as well as to evidentiality. Keywords : Pragmatics, enunciation, evidentiality, belief, discourse marker

Sophie JOLLIN-BERTOCCHI , Le phraséologisme petite phrase

Résumé

« Le phraséologisme petite phrase »

Cette étude vise à mettre en évidence de quelle manière le phraséologisme petite phrase peut éclairer l’évolution de la notion de phrase à l’époque contemporaine. À la mode dans les médias depuis quelques décennies, l’expression petite phrase connaît des empois non figés et des emplois partiellement figés où le sème /densité/ l’emporte sur le sème /brièveté/. Une mise en perspective historique met en évidence l’ancienneté de la collocation, et partant le lien entre figement et contexte discursif. L’analyse formelle et sémantique précise ensuite le degré de figement, et souligne la réduction et l’involution sémantique du mot phrase manifestées par le groupe. Enfin, la composante pragmatique, perlocutoire, de son signifié révèle une patrimonialisation interprétable comme une réification fétichiste de la phrase. L’expression petite phrase se comporte ainsi comme un parasynonyme de phrase dans certains contextes. Ces usages contemporains apparaissent représentatifs d’une société où l’impact des formes l’emporte sur la pensée.

Abstract

« The small sentence phraseology »

This study aims at underlining in what way the small sentence phraseology can presently highlight the evolution of the meaning of sentence. Fashionable in the media for some ten years, the expression small sentence is used invariably and within a part variable in which the seme /density/ wins over the seme /brevity/. A historical approach stresses the collocative ancestry of the usage, separating the link between reification and discursive context. The semantic and formal analysis then establishes the degree of reification and stresses the diminution and the semantic involution of the word sentence as demonstrated by the group. As a last resort, the perlocutory pragmatic component of its signified reveals a patrimonial appropriation which can be identified as a fetichist reification of the sentence. The expression small sentence thus behaves as a parasynonym of sentence within some contexts. This contemporary usage is representative of a society in which the input of form takes over thought content.

 

Tatjana SAMARDZIJA-GREK,  Types d’adjectifs déverbaux en français de spécialité

Résumé : L’article étudie les adjectifs déverbaux en –ant(e/s) dans un corpus de spécialité médicale. Son but est d’examiner différents types de relations sémantiques que ces adjectifs établissent avec le nom régissant et le contexte (trans)phrastique. A partir de ces différentes relations, nous proposons une double typologie des adjectifs déverbaux en français de spécialité. La première prend en considération le point de vue de l’énonciateur et le rôle du contexte ; la seconde prend pour critère le registre discursif conditionnant l’usage d’un adjectif déverbal. Mots-clés : adjectif (dé)verbal, collocation, contexte, déverbation, français de spécialité.

Abstract : Types of verbal adjectives in professional French. The paper examines 155 French verbal adjectives (AD) in medical discourse, so as to establish whether their meaning is entirely lexically defined, or whether it partly depends on the controlling noun head, or else on the sentence context. Our starting premises will be that

  1. Different AD types show different degrees of context dependence and different ranges of potential head nouns;
  2. New professional AD forms arise in professional discourse with the aim of condensing clauses into adjectives, but tend to become context-free through lexicalisation.

An important advantage of replacing an AD with the matching present participle form (PPR) is seen in the following example:

L’étude du coût des différents parcours possibles d’une femme montre que les femmes invitées et qui ne participent pas ont un coût pour l’association, alors que celle-ci n’est encore rétribuée que pour les femmes participant au dépistage. Le montant à allouer à l’association, si le taux de participation restait le même, serait de l’ordre de 22 euros par femme participante.  corpus_cancer.txt 214/206

Here the context correlates participant au dépistage with the finite participent au dépistage, only to further condense it into the one-word AD participante, while the reference in the context compensates for the erased au dépistage, according to Kocourek’s principle of condensed complexity (1991 : 79, 80). The resulting AD form, désignating a “V-ing” entity, is thus tenseless and without verb complements.

The example illustrates both the gradual transformation of a finite form into an AD and the role of the context in it. This suggests that the topoï on the local or global level of a text make such transformations possible without losing information. Upon the examination of all lemmas, we argue that some of them are highly context-dependent, while others are not, being lexically fully predefined. Moreover, we have discovered that typical AD in French reveal the speaker’s viewpoint. Discourse style is another important parameter which conditions the use and, occasionally, the meaning of some AD.

In the final analysis, we can distinguish several types of AD, on two axes. The first, speaker-context axis, distinguishes three AD types: the perceptive-evaluative AD reveal the attitude of the speaker (décevant, important), whereas the meaning of context-dependant AD is only complete in a specific context (correspondant, environnant, suivant). The last on this axis are the action-description AD, designating dynamic and static features independently from the specific context or from the speaker’s point of view (agrégant, dépliant, vivant).

The second axis takes into consideration different discursive types or styles, distinguishing between formal, informal and professional AD. It is not the meaning that makes the difference here (cf. montant vs. ascendant), the exception being important, but the social or professional context. While there are oscillations between formal (concordant, prépondérant) and informal (effrayant, fatigant, surprenant) AD among our informants, professional AD seem to be easily recognized and recognizable (ionisant, sclérosant, réfrigérant), and often absent from standard French dictionaries.

We also argue that the difference between sachant and savant can account for the opposition between active and weak deverbation, respectively: while sachant directly implies the fact of knowing something particular, savant, having undergone a long semantic evolution, designates the general quality of knowing.

The article also seeks to explain why perceptive-evaluative AD are open to all adjective functions (noun modifier, subject complement, apposition), but the context-dependent and action-description ones are not, as in:

Je trouve N/ N me semble – affligeant, effrayant, important, passionnant, rassurant…

*Je trouve N/ N me semble – environnant, suivant, correspondant, restant, dépendant…

*Je trouve N/ N me semble – ionisant, hyperglycémiant, métastasiant, lutéinisant…

*Cette lutéinisante hormone lui causait de sérieux problèmes.

*Lutéinisante, l’hormone est produite par les cellules gonadotropes.

Generally speaking, professional discourse is characterized, first, by the constant tension between the subjectivity of the speaker and the goal of representing objective knowledge, and second, between the semantic contribution of the context and the decontextualisation through lexicalisation. Key-words: verbal adjective, collocation, context, deverbation, professional French.

Bibliography :

Forsgren, Mats (2004), “La place de l’adjectif épithète : une solution globale est-elle possible ?”, in : François, J. (dir.), L’adjectif en français et à travers les langues, Caen, Presses Universitaires de Caen, 257-278.

Kocourek, Rostislav (1991), La langue française de la technique et de la science. Vers une linguistique de la langue savante, 2e édition, Wiesbaden, Oscar Brandstetter Verlag.

Samardžija-Grek, Tatjana (2017), “L'adjectif déverbal dans les textes scientifiques en français”, in : Pavelin-Lešić, B. (éd.), Francontraste 3: Structuration, langage et au-dela. Vol. 2 : Sciences du langage. Actes du colloque international FRANCONTRASTE 3 : Structuration, langage, discours et au-delà, du 8 au 10 avril 2016 à Zagreb, Croatie. Mons, Editions du CIPA, 347-362.

Samuel BIDAUD, Le phonosymbolisme des monophonèmes vocaliques grammaticaux du français

Résumé : Les études sur le phonosymbolisme connaissent depuis un certain nombre d’années une vitalité nouvelle. Nous nous penchons dans cet article sur le phonosymbolisme des monophonèmes vocaliques grammaticaux du français. Ces derniers constituent un ensemble délimité d’éléments, composé de 11 voyelles susceptibles de renvoyer à 19 valeurs grammaticales, qu’il est donc possible d’étudier de façon exhaustive. Les monophonèmes vocaliques à valeur grammaticale peuvent être regroupés en séries selon la partie du discours à laquelle ils appartiennent, et c’est donc dès lors à l’intérieur de chacune de ces séries que nous envisageons les faits de phonosymbolisme. Il ressort de cette étude que le phonosymbolisme occupe une place centrale dans la langue française, puisque les monophonèmes vocaliques à valeur grammaticale sont parmi les mots les plus utilisés. Mots-clés : phonosymbolisme, motivation du signe, monophonèmes vocaliques, langue française, iconicité.

Abstract : Research on phonosymbolism has considerably increased during the last past years. This article focuses on the phonosymbolism of grammatical vocalic monophonemes of French. The latter constitute a delimited set of elements, composed of 11 vowels which can correspond to 19 grammatical values, that it is thus possible to study in an exhaustive way. Vocalic monophonemes with a grammatical value can be grouped into series according to the part of speech to which they belong, and it is therefore within each of these series that facts of phonosymbolism will be considered here. This study reveals that phonosymbolism has a central place in French language, since the grammatical monophonemes are among the most frequent words. Keywords : phonosymbolism, motivation of the sign, vocalic monophonemes, French language, iconicity.

Rafaël POIRET et Haitao LIU, Les dépendants adnominaux prépositionnels en français : Relations syntaxiques de surface dans le syntagme NSP

Résumé : Cet article propose une typologie des dépendants adnominaux prépositionnels en français. Les dépendants adnominaux SP = PREP + N forment une construction très fréquente en français (originaire d’Écosse, une chambre avec télé, le chien du voisin). Pour opérer des regroupements de ces dépendants adnominaux, nous avons utilisé la notion de relation syntaxique de surface, issue de la Théorie Sens-Texte (Mel’čuk 1988, 2009, 2015), qui articule les critères sémantiques, syntaxiques et morphosyntaxiques. En partant d’une première exploration de corpus annotés syntaxiquement, nous avons dégagé huit relations syntaxiques de surface chez les dépendants adnominaux prépositionnels du français, qui sont les suivantes : subjectale-adnominale, objectale-adnominale, objectale-indirecte-adnominale, objectale-oblique-adnominale, possessive, attributive, qualificative-attributive, qualificative-adnominale. Mots-clés : dépendants adnominaux prépositionnels, typologie, relation syntaxique de surface, français, Théorie Sens-Texte

Abstract : Prepositional adnominal dependents in French : Surface syntactic relations in the N→SP Phrase. The present paper proposes a typology of French prepositional adnominal dependents. This construction is very frequent in French (originaire d’Écosse ‘native of Scotland’, une chambre avec télé ‘a room with TV’, le chien du voisin ‘the dog of the neighbor’). In order to get groupings of these phrases, we employed the notion of surface syntactic relation, from the Meaning-Text Theory (Mel’čuk 1988, 2009, 2015), which articulates semantic, syntactic and morphosyntactic criteria. The main linguistic property we worked with is the placement of the prepositional phrases with respect to other prepositional phrases depending on the same noun. We highlighted the differences between each types of prepositional adnominal dependents by indicating how they are represented in the semantic, deep-syntactic, and surface-syntactic levels. The phraseologized phrases have not been considered, as phraseologization has an impact on linguistics properties. We started from an exploration of two syntactic treebanks, namely Sequoia (Candito & Seddah 2012) and Study Corpus for Contemporary French (Benzitoun, Debaisieux & Deulofeu 2016). We manipulated this sample by adding some examples from the Web, and by modifying some examples. We found out eight surface syntactic relations of the French prepositional adnominal dependents : subjectal-adnominal (l’arrivée de Jean ‘the arrival of Jean’), objectal-adnominal (la traduction du livre ‘the translation of the book’), objectal-indirect-adnominal (l’envoi à Jean ‘the sending to Jean’), objectal-oblique-adnominal (les manifestations contre le président ‘the protests against the president’), possessive (le jardin de mon père ‘the garden of my father’), attributive (une peinture du XIXème siècle ‘a painting of the XIXth century’), qualificative-attributive (une table en bois ‘a mood table’), and qualificative-adnominal (un homme d’une extrême gentillesse ‘a man of extreme kindness’). Keywords : prepositional adnominal dependents, typology, surface syntactic relation, French, Meaning-Text Theory

Anne DISTER et Marie-Louise MOREAU, Les tribulations d’une réforme dans un championnat d’orthographe

Résumé : À travers un corpus constitué de 9006 dictées réalisées par des élèves en fin de scolarité primaire en Belgique francophone, nous analysons la variation graphique dans les mots concernés par les rectifications de 1990.  Nous observons la répartition entre graphies traditionnelles et graphies rectifiées, ainsi que les liens entre les pratiques des élèves et leurs performances générales en orthographe. Nous nous penchons aussi plus particulièrement sur les mots concernés par la suppression de l’accent circonflexe. Mots-clés : orthographe, rectifications, dictée, variation graphique.

Abstract : Through a language corpus made of 9006 dictations realized by pupils at the end of primary school in french-speaking Belgium, we analyze the spelling variation in the words concerned by the rectifications of 1990. We observe the distribution between traditional written forms and rectified written forms, as well as the links between the practices of the pupils and their general performances in spelling. We also focus more particularly on the words concerned by the deletion of the circumflex accent. Keywords : spelling, rectifications, dictation, graphic variation

 Le français moderne tome 88 - 2020

 François RASTIER, Mesure et démesure. Quantité et qualité en linguistique de corpus

Résumé : Quand elle dépasse la recherche d’attestations, la linguistique de corpus cherche à caractériser des textes et à décrire leurs formes sémantiques et expressives. Elle doit donc articuler finement les facteurs quantitatifs et quantitatifs, en mettant à profit les divers instruments de la textométrie.

Cela suppose une perspective critique, qui la distingue du programme émergentiste de la data science, mais la rapproche des autres sciences de la culture. Elles partagent en effet le même programme comparatiste.

Mots-clés : Corpus, données, comparatisme, méthodologie, instrumentation.

Abstract : When it goes beyond the search for attestations, corpus linguistics seeks to characterize texts and to describe their semantic and expressive forms. It must therefore finely articulate the quantitative and quantitative factors, using the various instruments of textometry.

This supposes a critical perspective, which distinguishes it from the emergentist program of « data science », but which brings it closer to the other sciences of culture. They share the same comparatist program.

Key words : Corpus, data, comparatism, methodology, instrumentation.

Bénédicte PINCEMIN, La textométrie en question

Résumé : Si la textométrie procède essentiellement de comptages (purement quantitatifs) sur des mots (définis à travers leur matérialité graphique), alors n'accuse-t-elle pas d'évidentes limites du point de vue des finesses de la réalité linguistique ? Et, malgré sa mise en œuvre formelle et calculatoire, ne manque-t-elle pas de rigueur concernant l’évaluation des résultats obtenus, en l’absence de procédures comparatives chiffrées, à l’instar des pratiques en traitement automatique des langues ? Vis-à-vis de telles critiques de fond, l’objectif de cet article est d’apporter des éléments de compréhension du modèle textométrique permettant de dépasser un certain nombre de points perçus comme problématiques, et de proposer une conception de la textométrie compatible avec les exigences de la linguistique.

Mots-clés : Analyse statistique des données textuelles (ADT), linguistique, analyse quantitative, discussion critique, évaluation.

Abstract: Considering that textometric statistical analysis of textual data is based on plain counts (which are just numeric values) of words (which are defined as rough character string tokens), this approach shows obvious limits from a linguistic point of view. Moreover, Textometry uses formal and mathematical models to analyse corpora, but results are often delivered in a very informal manner, without any quantified evaluation procedure like the ones that are applied in the Natural Language Processing field. The present paper aims at giving an in-depth understanding of the textometric methodology, so that such critical points may not be relevant anymore. Then, Textometry can meet the requirements of a linguistic-aware and scientific study of textual data.

Keywords: Statistical analysis of textual data, linguistics, quantitative analysis, critical discussion, evaluation.

Lydia-Mai HO-DAC, Aleksandra MILETIĆ, Marine WAUQUIER, Cécile FABRE, Approches outillées pour l'étude des noms sous-spécifiés ou noms capsules

Résumé : Cet article s’intéresse au repérage en corpus des noms sous-spécifiés ou  noms capsules. Ces noms se caractérisent par des propriétés à la fois sémantiques - ce sont des noms généraux, abstraits - et fonctionnelles - ils encapsulent sous une forme nominale un contenu propositionnel plus ou moins large. Nous adoptons deux approches outillées complémentaires, l’une s’intéressant à la proximité distributionnelle des mots de cette classe, l’autre à leur capacité à intégrer des patrons lexico-syntaxiques spécifiques. Nous montrons les apports et les limites de chacune des approches pour repérer cette classe de mots et en évaluer le comportement dans deux corpus contrastés : l’un constitué des articles de l’encyclopédie en ligne Wikipedia, l’autre des discussions associées à ces articles.

Mots clés : Noms sous-spécifiés, noms abstraits, linguistique outillée, patrons morpho-syntaxiques, modèles distributionnels.

Abstract : This paper focuses on the detection of unspecific nouns, also called shell nouns, in corpora. These nouns are generally characterized by their semantic properties - they are general, abstract nouns - and at the same time by their ability, on a more functional level, to encapsulate a propositional content under a single nominal form. We adopt two complementary approaches to perform the extraction of shell nouns:  we first use automatic distributional techniques to circumscribe the class on the basis of shared contexts in corpora, then we examine their ability to integrate specific lexico-syntactic patterns. We show the contributions and limits of each approach to identify this class of words and we evaluate their behaviour by comparing two corpora made up of Wikipedia articles and discussions.

Keywords: Shell nouns, abstract nouns, corpus-based methods, morpho-syntactic patterns, distributional models.

Hélène FLAMEIN, Iris ESHKOL-TARAVELLA, Noms de lieux dans le corpus de français parlé. Une approche symbolique pour un traitement automatisé

Résumé : Le travail proposé exploite d’une manière nouvelle les données orales recueillies par des chercheurs dans le cadre d’une enquête sociolinguistique urbaine. Son objectif est de détecter automatiquement les mentions de lieux dans le français parlé pour permettre d’une part l’analyse linguistique de variations dans le nommage de lieux et pour, d’autre part, permettre la visualisation de la ville telle qu’elle est perçue par ses habitants. L’article propose une méthode pour la détection des noms de lieux dans les enregistrements oraux prenant en compte les particularités liées à la nature des données traitées.

Mots-clés : Noms de lieux, Variation, Traitement Automatique du Langage, Visualisation de l’information, ESLO, Corpus oral.

Abstract : The proposed work makes new use of oral data collected by researchers as part of an urban sociolinguistic survey. Its objective is to automatically detect mentions of places in spoken French in order to allow, on the one hand, the linguistic analysis of variations in the naming of places and, on the other hand, to allow the visualization of the city as it is perceived by its inhabitants. The article proposes a method for the detection of place names in oral records that takes into account the specific characteristics related to the nature of the processed data.

Keywords : Place-names, Variation, Natural Language Processing, Information visualization, ESLO, Oral corpus.

 

Olivier KRAIF, Agnès TUTIN, Collocations et linguistique de corpus. L’intuition des linguistes et les critères quantitatifs convergent-ils ?

Résumé : Dans cet article, nous faisons l’hypothèse que le phénomène collocationnel échappe à une approche qui serait purement qualitative, au sens usuel où l’on entend les méthodes qualitatives en linguistique. Pour illustrer cette position intermédiaire des collocations dans l’articulation de l’opposition méthodologique entre qualitatif et quantitatif, nous mettons en œuvre une étude empirique autour d’une tâche de repérage manuel des collocations dans un corpus, permettant de confronter le jugement intersubjectif de quelques linguistes experts avec les données quantitatives issues du comptage des fréquences d’occurrence et de cooccurrence dans un corpus de référence. Les résultats de l’étude confirment en grande partie notre hypothèse.

Mots-clefs : Collocations, méthodes quantitatives, annotation de corpus.

Abstract : In this article, we assume that collocations cannot be purely analysed with the help of a qualitative analysis, in the usual sense of qualitative methods in linguistics. In order to illustrate this intermediate position of collocations half-way between qualitative and quantitative criteria, we implement an empirical study with a task of manual identification of collocations in a corpus. This allows to compare the intersubjective judgment of some experts with the quantitative data resulting from quantitative data (frequencies, association measure, dispersion) in a reference corpus. The results of the study largely confirm our hypothesis.

Keywords : Collocations, quantitative method, corpus annotation.

Salah MEJRI, Lichao ZHU, Données dictionnairiques informatisées. Réseaux inférentiels et phraséologiques

Résumé : Nous partons de l’idée que le dictionnaire représente la première forme de simulation de la langue. C’est à ce titre qu’il revendique l’exhaustivité et la systématicité dans les descriptions. Partant des unités de la troisième articulation du langage, les unités lexicales, où se croisent tous les ingrédients de la langue (phonologie, sémantique, syntaxe, pragmatique), il essaie de rendre compte de l’extrême complexité du fonctionnement de la langue décrite.

L’informatisation des dictionnaires offre l’occasion d’exploiter les descriptions lexicographiques disponibles pour une éventuelle automatisation. Pour ce faire, nous avons élaboré une chaîne de traitement automatisée qui part des données de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les données sont collectées, nettoyées et traitées en vue de deux opérations fondamentales : l’extraction des définitions et des phraséologismes, et la génération des réseaux inférentiels et phraséologiques.

Les résultats obtenus permettent de confirmer l’hypothèse que tout dans la langue est structuré en réseaux. Même si une telle hypothèse est théoriquement bien établie, avec l’outil informatique, il est possible de la visualiser et d’avoir accès à des données de grande taille jusque-là peu accessibles.

Mots-clés : Dictionnaire informatisé, réseaux inférentiels, phraséologie, réseaux phraséologiques, chaîne de traitement automatisée.

Abstract : The starting point of our article is that the dictionary represents the first form of simulation of the language. For this reason, it claims exhaustiveness and systematicity in the descriptions. Beginning with the units of the third articulation of language, the lexical units, where all the ingredients of the language (phonology, semantics, syntax, pragmatics) intersect, the dictionary seeks to summarise the extreme complexity of the functioning of the described language.

The computerization of the dictionaries helps to exploit available lexicographical descriptions for a potential automation. To do this, we have developed an automated processing chain based on data of the ninth edition of the Dictionnaire de l'Académie française. Data is collected, cleaned and processed for two basic operations: extraction of definitions and phraseologisms as well as generation of inferential and phraseological networks.

The results obtained confirm the hypothesis that all in the language is structured in networks. Even though the hypothesis is theoretically well-established, we are now able to visualize it with computer tool and to have access to big data hitherto hardly accessible.

Keywords : Computer dictionary, inferential networks, phraseology, phraseological networks, automated processing chain.

Ludovic TANGUY, Josette REBEYROLLE, Les titres des publications scientifiques en français. Fouille de texte pour le repérage de schémas lexico-syntaxiques

Résumé : Nous présentons dans cet article une première étude basée sur corpus visant à établir un panorama des structures que les auteurs d’articles scientifiques en français emploient pour construire les titres de leurs travaux. Nous nous basons sur un ensemble de 340 000 titres (articles de journaux, actes de conférences, chapitres d’ouvrages) extraits de l’archive ouverte institutionnelle HAL et correspondant à l’ensemble des domaines disponibles. Nous proposons une méthode automatique inductive de fouille de texte qui permet de dégager les schémas les plus productifs à différents niveaux de détails (en choisissant de faire apparaître ou non les éléments lexicaux) comme par exemple « la place de X dans X » ou « X : quel X pour X ? ». Le croisement de ces schémas avec les domaines nous permet, dans un second temps, de mettre au jour des configurations contrastées et propres aux disciplines. Nous montrons également comment des méthodes plus ciblées d’interrogation de corpus permettent d’identifier des familles de titres comme les chiasmes.

Mots-clés : Titre, fouille de texte, discours scientifique, schémas lexico-syntaxiques, phraséologie.

Abstract: In this paper we study the titles of academic articles in French, and propose an overview of their syntactic structures. We automated the extraction from the HAL institutional open archive and compiled a corpus of more than 340,000 titles of articles, proceedings and chapters from different academic disciplines. We propose an inductive text mining method that allows us to identify the most productive title structures with varying levels of details (by choosing to mask lexical items or not) such as “la place de X dans X” (The place of X in X) or “X: quel X pour X ?” (X: which X for X?). We study the distribution of these structures across disciplines and identify several domain-specific title schemes. We also demonstrate how more focused queries can be run on our corpus in order to extract and analyze titles with more specific linguistic phenomena, such as chiasmus.

Keywords : Titles, text mining, academic papers, syntactic patterns, phraseology.

Gabriella PARUSSA, Scripta manent : la rémanence dans l’évolution du système graphique du français avant la constitution d’une norme orthographique

Résumé  : Cette contribution se propose de vérifier la pertinence du concept de « rémanence » en partant de l’analyse d’un corpus de textes (manuscrits et imprimés) composés avant la fin du 17e siècle. La rémanence peut-elle servir à expliquer les phénomènes évolutifs du code graphique ?  Etant donné la variabilité des systèmes graphiques du français en synchronie et en diachronie, la relation entre graphie et phonie est ainsi interrogée, afin de déceler les raisons des changements qui ont touché certaines graphies. Faut-il attribuer à la tendance conservatrice du code écrit la résistance au changement attendu après une mutation de la prononciation ? Une étude du digraphe oi en diachronie semble montrer que la rémanence ne permet pas simplement de constater la tendance conservatrice de l’écrit en général, mais aussi de rendre compte de nombreux autres facteurs qui empêchent le changement graphique, et ce, bien avant la fixation par la norme orthographique.

Mots-clés : Systèmes graphiques, orthographe, digraphe oi, allographes.

Abstract  : The purpose of this contribution is to test the relevance of the concept of “persistence” starting from the analysis of a corpus of manuscripts and printed texts composed before the end of the 17th century. Can persistence explain the evolutive phenomena affecting the written code? Given the variability of French writing systems, from a diachronic as well as from a synchronic point of view, the relation between phonic and graphic medium is analysed in order to identify the reasons for the changes in spelling. Should the resistance to an expected modification in spelling after a phonetic change be ascribed to the conservative tendencies of the written code? A diachronic analysis of the digraph oi seems to show that ‘persistence’ does not just record the conservative trend of spelling, but also points towards many other factors that prevent graphic changes, long before the definition of an official spelling.

Keywords : Graphic systems, spelling, digraph oi, allographs.

Elena LLAMAS-POMBO, Rémanence pragmatique, lecture et ponctuation

Résumé : Cet article propose une conceptualisation du terme rémanence dans les études graphématiques sur l’histoire de la ponctuation du français, par le moyen de quatre études de cas. Nous suivrons l’hypothèse de l’opérativité de ce concept pour expliquer certaines valeurs pragmatiques de la ponctuation qui ont persisté au cours des siècles, en tant qu’instructions de lecture dont la finalité est de visualiser la structure syntaxique et énonciative du discours écrit. Nous passons en revue la valeur connective du point en ancien et en moyen français, la répétition des signes d’énonciation, le principe d’alternance de signes pour les coordinations hiérarchisées et l’usage de l’astérisque comme marque de l’omission.

Mots clés : Rémanence, ponctuation, invariant pragmatique, lecture, graphématique

Abstract: This article focuses on the conceptualization of the term persistence in the field of diachronic graphematics on the French punctuation, by means of four case studies. We will follow the hypothesis of the operability of this concept to explain some pragmatic values of punctuation that have persisted over the centuries, as reading instructions whose purpose is to construct the interpretation of the written discourse. We review the connective value of the point in Old and Middle French, the repetition of quotation and question marks, the principle of alternating signs for hierarchical coordination and the use of the asterisk as a mark of omission.

Key words : Persistence, punctuation, pragmatic invariant, reading, graphematics

Joaquim Brandão de Carvalho, Entre phonologie et lexique : l'alternance schwa/è en français

Résumé : Cet article aborde deux questions. D'une part, il montre que l'alternance schwa/è qu'on trouve dans de nombreux verbes tels que mener, jeter ou lever n'est plus conditionnée par la phonologie. D'autre part, il s'attache à expliquer la façon dont cette allomorphie a été lexicalisée. On y verra que, contrairement à ce qui est arrivé en slave à des alternances du même type, les contraintes sur la structure syllabique n'ont subi aucun changement en français; c'est la convergence en cours du schwa vers la voyelle lexicale antérieure arrondie /ö/ qui aura créé l'actuelle allomorphie.

Mots-clés : Alternance schwa-è, épenthèse vocalique, phonologisation, morphophonologie du français, phonologie diachronique du français.

Abstract : This paper addresses two topics. First, it shows that the French schwa/è alternation found in many verbs like mener, jeter, lever, etc. is no longer phonologically-driven. Secondly, it explores the way this allomorphy was lexicalized. It is argued that, contrary to what happened in Slavic languages to similar alternations which suffered the same fate, constraints on syllable structure remained unchanged in French; it is the ongoing move of schwa towards the lexical mid front rounded vowel /ö/ that produced the present allomorphy.

Keywords : Schwa-e alternation, vowel epenthesis, phonologization, French morphophonology, French historical phonology.

Olivier SOUTET, Histoire du verbe français entre rémanence et évolution

Résumé : Sur la base d’une définition de la rémanence comme « phénomène qui persiste après que ses causes ont cessé d’agir », l’article reprend la description des tiroirs verbaux dans l’histoire du français. On distingue trois ensembles de faits de rémanence :

— conjoncturelle : niveau superficiel, qui concerne les données morphologiques (non-alternance ou d’alternance, syllabique ou vocalique, affectant possiblement les radicaux;

— structurelle : niveau plus profond qui concerne la base prosodique des paradigmes, examiné à travers les faits d’alternance accentuelle ;

— systémique (encore plus profond ?), qui prendrait en compte les personnalités morphologiques comparées des tiroirs verbaux, examinées en diachronie.

Mots-clés  : Rémanence, ancien français, paradigmes verbaux, linguistique diachronique, morphologie.

Abstract : Based on a definition of remanence as a « phenomenon that remains after its causes have stopped acting », the article aims to raise again the question of the description of the verbal paradigms in the history of French. It distinguishes three sets of facts of remanence:

— conjunctural: superficial level, which concerns morphological data (non-alternance or alternation, syllabic or vocalic, possibly affecting radicals);

— structural: deeper level that concerns the prosodic basis of paradigms, examined through the facts of accents’ alternation;

— systemic (even deeper?), which would take into account the comparative morphological personalities of the verbal paradigms, examined in diachrony

Keywords  : Remanence, old French, verbal paradigms, diachronic linguistics, morphology.

Gilles SIOUFFI, Sentiment d’une rémanence latine dans le lexique commun au XVIIe siècle

Résumé : Après deux siècles de forte relatinisation du lexique ayant touché surtout la terminologie scientifique, mais aussi la langue commune (voir Brunot, Gougenheim), le XVIIe siècle se trouve dans un rapport plus ambivalent avec le latin, langue toujours considérée comme fondatrice, mais avec laquelle on cherche à prendre ses distances. Dans l’espace de discussion qu’ouvrent les remarqueurs et les contributeurs aux dictionnaires, la conscience de la coexistence, dans la langue commune, des doublets apparus du fait de la relatinisation (detteur/débiteur, commenté par Vaugelas), crée une interrogation nouvelle sur la légitimité de certains nouveaux mots jugés « latins », comme insidieux, sur les formes à privilégier, ainsi que sur les dynamiques sémantiques apportées par cette coexistence. Laissant de côté la question de la terminologie scientifique, l’article s’intéresse à la dualité de perception à l’œuvre au XVIIe siècle à l’égard de certains items lexicaux ou procédés de formation : perception « française » et perception « latine ». De quelle manière l’idiomaticité du français peut-elle encore se nourrir d’une présence souterraine du latin? Il s’agit moins ici de rémanence objective que de « sentiment de rémanence ». Comment encadrer éventuellement ce sentiment de rémanence du latin, notamment chez les lettrés ? L’article s’appuie, pour mener l’enquête, qui est limitée au lexique commun, sur le corpus de grammaires françaises, de dictionnaires et de remarques sur la langue française réuni dans la base Garnier numérique.

Mots-clés : Latin ; lexique ; XVIIe siècle ; remarqueurs ; néologie.

Abstract : After two centuries of strong relatinization of the lexicon, which has affected mainly scientific terminology, but also the common language (see Brunot and Gougenheim), the 17th century finds itself in a more ambivalent relationship with Latin, a language still considered as founding, but also put at a distance. In the discussion opened up by the « remarqueurs » (commentators of the language), and contributors to dictionaries, the awareness of the coexistence, in the common language, of doublets created by the relatinization (such as detteur / débiteur, commented by Vaugelas), creates a new question on the legitimacy of certain new words considered as « Latin », such as insidieux, on the forms to be preferred, as well as on the semantic dynamics brought by this coexistence. Leaving aside the question of scientific terminology, the article focuses on the duality of perception at work in the 17th century of certain lexical items or morphological schemes as « French » or « Latin ». In what way can the idiomaticity of French still be nourrished by an underground presence of Latin ? This is less a question of objective persistence than of feeling of persistence. How can this feeling of remanence of Latin be managed, especially among the literate ? The conduct of the survey, which is limited to the common lexicon, relies on the corpus of French grammars, dictionaries and remarks on the French language compiled in the Garnier digital database.

Keywords : Latin; lexicon; seventeenth century ; observers; neology.

Jasper VANGAEVER, Anne CARLIER, Cette construction qui va déclinant : changement et rémanence dans la construction aller + forme verbale en ­–ant

Résumé : Comme d’autres langues romanes, le français hérite du latin tardif la construction progressive aller + forme verbale en -ant. Du français médiéval au français contemporain, cette construction perd une partie de sa productivité en ce que les verbes pouvant instancier la position de V-ant se voient progressivement contraints aux points de vue lexical et sémantique, d’une part, et syntaxique, de l’autre. Nous montrons que les contraintes lexicales sur V-ant sont moins fortes que les contraintes sémantiques et syntaxiques, et que ce deuxième type de contraintes font que la construction aller + V-ant se spécialise dans des scénarios qui évoquent un changement graduel de l’état dans lequel se trouve le sujet, remplissant le rôle sémantique de patient ou thème. D’un point de vue comparatif, les contraintes sur la forme verbale en -ant en français contemporain sont absentes en espagnol et en italien contemporains.

Mots-clés : Construction progressive, forme verbale en -ant, productivité, inaccusativité, rémanence, ancien français, français contemporain, langues romanes

Abstract : Like other Romance languages, French inherits from Late Latin the progressive construction aller + verbal form in -ant. From Old French to Present-day French, this construction loses part of its productivity : the verbs which may fill the V-ant slot become constrained not only lexically and semantically, but also syntactically. We show that the lexical constraints on V-ant are weaker than the semantic and syntactic ones, and that the latter type of constraints yield a specialization of the construction aller + V-ant in scenarios which express a gradual change of the state of the subject, performing the semantic role of patient or theme. From a comparative perspective, the constraints on V-ant in Present-day French are absent in Present-day Spanish and Italian.

Keywords : Progressive construction, verbal form in -ant, productivity, inaccusativity, persistance, Old French, Present-day French, Romance

Sophie PRÉVOST, Le maintien de OSV et de VOS en français moderne : un cas de rémanence ?

Résumé : L’ancien français connaissait une souplesse de l’ordre des mots permettant toutes les combinaisons possibles du sujet, du verbe et de l’objet nominal, bien que dans des proportions différentes, SVO étant majoritaire dès le 11e s.  Il est devenu très nettement prévalent en français moderne, mais les deux ordres les plus rares en ancien français, OSV et VOS, sont aussi attestés. Cette étude vise à établir si les linéarisations de surface OSV et VOS sont attestées tout au long de l’histoire du français et quels traits les caractérisent, afin d’estimer si l’identité des linéarisations de surface correspond à une identité de « constructions ». Dans cette perspective, il s’agit aussi de mettre au jour les facteurs qui expliquent OSV et VOS en ancien français, et d’évaluer s’ils sont toujours opératoires en français moderne, ou si d’autres ont pris le relais. In fine, cette étude a pour objectif de déterminer si les constructions OSV et VOS du français moderne constituent un cas de rémanence.

Mots-clés : Ordre des mots, diachronie, français, constructions, rémanence

Abstract : Old French displayed a flexible word order as regards grammatical functions, which allowed for all possible combinations of subject, verb and nominal object. They appeared, however, in different proportions: SVO, which has become largely prevalent in Modern French, was already the most frequent one, while the two rarest combinations  in Old French – OSV and VOS – are still attested in Modern French. This study aims to determine if these surface orders (OSV and VOS) have been attested throughout the diachrony of French, and to analyse their characteristics, in order to assess whether the similarity of surface orders indeed reflects the same underlying “constructions”. The study also aims to identify the factors which account for OSV and VOS in Old French, and to assess whether these factors are still at play in Modern French, or whether other ones have replaced them. Finally, this study aims to assess whether Modern French OVS and OSV orders constitute a case of “remanence”.

Keywords : Word order, diachrony, French, constructions, remanence

Marie Luce HONESTE, Le sens des mots entre rémanence conceptuelle et évolution des désignations

Résumé : Cette étude vise à montrer que, concernant les mots d’une langue, le principe de rémanence porte sur la totalité du signe au cours de son histoire et constitue le principe fondamental de constitution du sens, justifiant à la fois l’unité du signe et la motivation de son potentiel de désignation. Elle s’appuie sur l’étude de quelques exemples de traitement lexicographique par la polysémie, confrontés à notre propre approche unitaire du sens lexical.

Mots-clés : Rémanence lexicale, démotivation, signifié conceptuel, polydésignation

Abstract : This paper aims to show that, concerning the words of a linguistic system, the principle of “remanence” concerns the entierty of the sign along the time and founds the mecanism of meaning constitution ; so it explains both the unity of the sign and the motivation of its potential of designations. It is founded on the examination of examples of polysemic treatments by dictionnaries, opposed to our own unified approach of meaning.

Keywords : Lexical remanence, demotivation, conceptual meaning, polydesignation

Bernard COMBETTES, Mathilde DARGNAT, Le souvenir du contexte : rémanence et grammaticalisation des marqueurs discursifs

Résumé : Dans cet article, nous utilisons le concept de rémanence pour traiter des processus de réanalyse et d'analogie observables dans la formation et l'évolution de deux marqueurs discursifs, dans la mesure où et en principe. L'hypothèse est que leur sémantisme actuel est lié aux traces laissées par certains de leurs contextes d'apparition, qu'il s'agisse de contextes restreints (phrastiques) ou de contextes plus larges (discursifs). Pour dans la mesure, c'est le contexte restrictif et le changement de portée qui permettent d'expliquer les valeurs argumentatives (justification) et énonciatives (commentaire mettant en doute la réalité d'un état de choses). Pour en principe, un contexte restrictif contrastif, un changement de portée conduisent aux valeurs actuellement attestées : valeurs modales (condition, doute) avec le plus souvent l'explicitation d'une exception à la norme ou régularité associée au sens lexical premier de principe.

Mots-clés : Grammaticalisation, pragmaticalisation, marqueurs discursifs, contexte, réanalyse

Abstract : In this paper, we explore the concept of remanence in order to deal with reanalysis and analogy processes, which can be observed in the emergence and change of two discourse markers, dans la mesure où (inasmuch as, insofar as) and en principe (in principle, normaly). We claim that their current meaning reflects some properties of their past contexts of use at the sentential or discourse levels. For dans la mesure où, the restrictive context and the scope shift account for the argumentative value (justification) and pragmatic interpretation of the utterance as a comment which questions the truth of a state of affairs). For en principe, restrictive and contrastive contexts, as well as a scope shift, determine the values currently observed, i.e. modal values (conditional perfection or uncertainty). They are most often associated with an explicit exception to some deontic or statistical norm which derives from the primary meaning of principe.

Keywords : Grammaticalization, pragmaticalization, discourse markers, context, reanalysis

Claire BADIOU-MONFERRAN, Rémanence des Et de relance en français moderne et contemporain : du résidu au reliquat

Résumé : Cette contribution s’efforce de montrer comment la notion de « rémanence » permet de renouveler la description des formes et des structures obsolescentes de basse fréquence. Autrement dit, elle évalue l’apport, pour la linguistique diachronique,  d’une approche considérant ces dernières non plus comme des « résidus » – soit, des produits dépassés, ayant perdu une partie de leur valeur d’usage – mais comme des « reliquats » – soit, des produits résistant aux facteurs visant à leur élimination.

L’observatoire choisi est celui du « et de relance » (Serbat 1990), qui fonctionne, jusqu’en français classique, comme un démarcateur des unités de discours, concurrent ou co-occurrent de certains graphèmes suprasegmentaux (le point et la virgule notamment). L’article interroge sa baisse de fréquence à l’époque moderne, contemporaine de la codification de la ponctuation. Il montre la supériorité descriptive et explicative de l’approche « rémanentiste » du phénomène sur l’approche « archaïsante » traditionnellement requise.

Mots-clés : Obsolescence ; archaïsme ; rémanence ; et « de relance » ; français moderne.

Abstract : This contribution attempts to show how the notion of "remanence" makes it possible to renew the description of obsolescent forms and structures of low frequency. In other words, it assesses the contribution, for diachronic linguistics, of an approach considering them no longer as "residues" - that is, outdated products, having lost part of their use value - but as "remainders "- that is, products resistant to the factors aimed at their elimination.

The observatory chosen is that of "et de relance" (Serbat 1990), which functions, until classical French, as a demarcator of the units of discourse, so, as competiting or co-occurrent of some suprasegmental graphemes (the dot and the comma in particular). The paper questions its decline in frequency in modern French, contemporary period of the codification of punctuation. It shows the descriptive and explanatory superiority of the "remanentist" approach to the phenomenon over the traditionally required "archaic" approach.

Keywords : Obsolescence; archaism; remanence ; “et de relance”; modern French.

 

Le français moderne tome 89 - 2021

 

Franck Neveu, Le traitement de l’apposition dans la Grammaire critique du français : dialogue avec Marc Wilmet

Résumé

Cet article étudie l’analyse de la notion d’apposition chez Marc Wilmet, et particulièrement dans la Grammaire critique du français. L’étude met en perspective les approches différentes mais complémentaires de l’analyse grammaticale de Marc Wilmet et de l’analyse sémantique et informationnelle de Franck Neveu. Le poste d’observation est de nature différente. Il est situé à l’intérieur de la phrase chez Marc Wilmet, et à l’extérieur chez Franck Neveu. Cette distinction permet de comprendre la différence des observables chez les deux linguistes.

Mots clé : apposition, détachement, grammaire, macrosyntaxe, microsyntaxe.

This article examines the analysis of the notion of apposition in Marc Wilmet's Critical Grammar of French. The study puts into perspective the different but complementary approaches of Marc Wilmet's grammatical analysis and Franck Neveu's semantic and informational analysis. The observation post is of a different nature. It is located inside the sentence in Marc Wilmet's case, and outside in Franck Neveu's case. This distinction makes it possible to understand the difference of the observables in the two linguists.

Key words : apposition, detachment, grammar, macrosyntax, microsyntax.

Dan Van Raemdonck, La Grammaire critique, de l’esprit du même « nom » à la ligne claire : l’exemple de la détermination (nominale)

Résumé

Cette contribution rend hommage à l’apport considérable de la recherche de Marc Wilmet dans le domaine de la détermination nominale, ainsi qu’à sa réflexion en syntaxe.

Depuis sa Détermination nominale, jusqu’au Retour à l’analyse logique, en passant par la monumentale Grammaire critique, Marc Wilmet a creusé, remettant continuellement l’ouvrage sur le métier, le sillon d’une recherche rigoureuse sur les relations entre les mots et groupes de mots, dans le syntagme nominal d’abord, dans la phrase ensuite. Sa syntaxe s’est développée, à notre sens de manière hybride et parfois plus logique que syntaxique, mais enrichissante. Le dialogue que nous avons entretenu, oralement et par publications interposées, témoigne de sa volonté constante de poursuivre et d’argumenter. Nous présentons ici une discussion que nous avons entretenue avec lui sur l’étendue du champ de la détermination. Marc Wilmet la cantonne dans le syntagme nominal ; nous avons opté pour une appréhension plus globale du mécanisme d’apport de signification et en avons fait le pendant de la prédication. Ces deux mécanismes permettent à eux seuls de caractériser et de décrire toutes les relations d’apport à support de signification dans la construction d’un énoncé phrastique.

Au passage, sans nier l’apport immense de Beauzée, piédestalisé par Wilmet, une réhabilitation de la portée des travaux de Dumarsais et de leurs effets possibles en matière de description fonctionnelle nous a semblé indispensable.

Mots-clés : Syntaxe – détermination – prédication – extension - phrase

Abstract

This contribution pays tribute to the considerable contribution of Marc Wilmet's research in the field of nominal determination, as well as to his thinking in syntax.

From his Détermination nominale, through the monumental Grammaire critique, Retour à l’analyse logique, Marc Wilmet has dug, continuously putting the work on the trade, the furrow of a rigorous research on the relations between words and groups of words, in the Noun Phrase first, in the sentence afterwards. Its syntax has developed, in our opinion, in a hybrid way, sometimes more logical than syntactic, but always enriching. The dialogue we have maintained, orally and through publications, testifies to his constant willingness to pursue and argue. We present here a discussion we had with him on the extent of the scope of determination. Marc Wilmet confines it to the Noun Phrase; we have opted for a more global apprehension of the mechanism of the inport of meaning and have made it the counterpart of predication. These two mechanisms alone make it possible to characterize and describe all the relations of inport to support of meaning in the construction of a sentence.

In passing, without denying the immense contribution of Beauzée, pedestalized by Wilmet, a rehabilitation of the scope of Dumarsais's work and its possible effects in terms of functional description seemed indispensable to us.

Keywords : Syntax – determination – predication – extension - sentence

Laurence Rosier, Marc Wilmet stylisticien

Résumé

Cet article se centre sur un point de vue peu exploité des travaux de Marc Wilmet : la dimension stylistique de son approche linguistique, en ce compris son écriture et la place de la littérature dans sa démarche scientifique. De la philologie médiévale à l’analyse des chansons de Georges Brassens, en passant par la rédaction d’un conte linguistique, Marc Wilmet pratiquait l’habile alliance de la linguistique et de la littérature.

Mots-clefs : stylistique- analyse du discours littéraire-métalinguistique-grammaire-style

Summary

This article focuses on a little exploited point of view of Marc Wilmet’s work: the stylistic dimension of his linguistic approach, including his writing and the place of literature in his scientific approach. From medieval philology to the analysis of Georges Brassens' songs and the writing of a linguistic tale, Marc Wilmet practiced the skillful alliance of linguistics and literature.

Keywords : stylistics - literary discourse analysis - métalinguistics - grammar - style

Marco Fasciolo, Phrase complexe et subordination : quelles limites pour ces notions ?

Résumé

Dans cet article, nous nous interrogeons sur l’extension des phénomènes pouvant être dénotés par les termes phrase complexe et subordination, sans que l’emploi de ces termes ne devienne incohérent. D’une part, pour être cohérent, l’emploi de phrase complexe – comme de phrase simple – doit être limité à la saturation du prédicat verbal à l’intérieur du noyau exocentrique GN ↔ GV de la phrase. D’autre part, l’emploi de subordination doit être limité aux expansions endocentriques de ce noyau saturé. Si le noyau exocentrique de la phrase offre le modèle pour étudier la phrase simple et la phrase complexe, le modèle pour étudier la subordination est offert par la juxtaposition de phrases, c’est-à-dire le texte.

Mots clés : phrase complexe, subordination, complétive, adverbial

Abstract

In this paper, we examine the range of phenomena that the terms complex sentence and subordination can consistently denote. On the one hand, in order to avoid inconsistency, the use of complex sentence – as well as simple sentence should be limited to the saturation of a verbal predicate inside the core of the sentence: the exocentric structure SN ↔ SV. The use of subordination, on the other hand, should be limited to the endocentric expansions of this saturated core. If simple sentence and complex sentence can be both described on the model of the exocentric core of the sentence, subordination must be described on the model of juxtaposition, that is text.

Keywords : complex sentence, subordination, adverbial clause

David Gaatone, Marqueurs de degré à vocation rhématique

Résumé

Certains marqueurs de degré, possèdent, une  orientation argumentative, positive ou négative, et aussi une rhématicité  inhérente, signalant la visée essentielle de l'énoncé, autrement dit, le but essentiel de la prédication. Elle est illustrée ici par le comportement de peu/un peu et de quelques/plusieurs, renvoyant tous à un degré faible,  mais différant entre eux par la rhématicité de l'un d'eux. Ainsi, peu, à orientation négative,  est toujours rhématique, mais un peu, à orientation positive, peut l'être, s'il est accentué, mais ne l'est pas nécessairement. Plusieurs, désigne le dépassement d'une attente, met l'accent sur la quantité, et véhicule donc la visée de l'énoncé, contrairement à quelques. C'est là une propriété que les descriptions  de ces marqueurs, dans les grammaires et les dictionnaires, doivent impérativement enregistrer.

Mots-clés : Degré, orientation argumentative, rhème, visée, posé / présupposé

Abstract

Many lexical items, among which some degree markers expressing quantity and/or intensity, display, in addition to their lexical content, an argumentative orientation, either positive or negative. Some of these degree markers further exhibit  inherent "rhematicity", viz., they always convey the main bulk of information in the utterance. This is illustrated below by the  French degree markers un peu 'a little'/peu 'little' and quelques 'a few'/plusieurs 'several'. All these words  express low degree, but one of each pair further carries a rhematic feature. For instance, in the pair of examples in (1a), the sentence with peu, negatively oriented, aims at expressing the degree of Guy's patience, while the sentence with un peu, positively oriented, has two possible meanings. In (1b), if un peu is stressed, the meaning is the same as in  (1a), but, if it is not, the meaning is that Guy has some patience towards his mother-in-law, but nothing more than patience. The degree of patience is only secondary here:

  •  (1a)  Guy n'a que peu de patience à l'égard de sa    belle-mère
  • 'Guy has but little patience towards his mother-in-law.'
  • (1b)   Guy n'a qu'un peu de patience à l'égard de sa belle-mère.
  • (i) 'Guy has only a little patience...'
  • (ii) 'Guy has only a little patience...(but, e.g., no kindness)'

In the pair of examples in (2), (2a) is a question about the addressee's wish for a leave, whose length is but secondary. The question in (2b)  contrastively targets the number of days the addressee wishes to get off work. Plusieurs, meaning 'more than one or two', is always rhematic :

  •  (2a) -Désirez-vous quelques/*plusieurs jours de congé?     
  • 'Do you want to take a few days off?'
  • - Oui, en tout cas un ou deux.
  • Yes in any case one or two/'Yes, let's say one or two.'
  •  (2b) -Désirez-vous (*quelques/plusieurs)  jours de congé?
  • 'Do you want to take several days off ?'
  • - Non, un ou deux seulement.
  • 'No, only one or two.'
  • Any semantic description of these degree words, in grammars and dictionaries, should take the rhematicity feature into account.

Short bibliography

  • BACHA, Jacqueline (1997), Entre le plus et le moins: l'ambivalence du déterminant plusieurs, Langue française, 116: 49-60.
  • DUCROT, Oswald  (1972),  Dire et ne pas dire. Paris, Hermann.
  • GAATONE, David (2006), La problématique des notions d’ “indéfinitude” et de “prédication” à travers  la comparaison de quelques et plusieurs, in Francis. CORBLIN, Sylvie H. FERRANDO, Lucien. KUPFERMAN (dir.) Indéfinis et prédications, P. U. Paris-Sorbonne: 25-35.
  • Keywords : Degree, argumentative orientation, rheme, aim, position / presupposition

Marie-Sophie PAUSÉ, Avoir et garder la main verte, ou la séparation phraséologique

Résumé

Nous nous intéressons à un échantillon de syntagmes phraséologiques verbaux de type V Art NC Adj construits sur avoir, tels que avoir la main verte, ou avoir les dents longues. L'étude de leur combinatoire montre qu'ils sont progressivement passés du statut de locution verbale à celui de collocation entre une locution nominale et un verbe support. L'observation de leurs usages en corpus montre également que l'on peut exprimer une gradation du sens qu'ils dénotent par l'ajout d'un modificateur adverbial sur le constituant adjectival. Ceci nous pousse à envisager pour ces locutions une description lexicographique de la combinatoire dite externe et une description de la combinatoire dite interne. L'application directe est l'élaboration de leurs articles lexicographiques dans une ressource lexicale. Nous étudions les usages de 7 syntagmes phraséologiques répertoriés dans des bases textuelles littéraire, journalistique, et sur le web. Nous observons toutes les variantes paradigmatiques et syntagmatiques pour établir la séparation phraséologique de ces syntagmes, puis décrire leur flexibilité formelle.

abstract

We are interested in a sample of French verbal phrases with V Art NC Adj structure where V is to have, such as avoir la main verte (lit. to have green hand), or avoir les dents longues (lit. to have long teeth). The study of their combinatorial properties shows that they have gradually moved from the status of verbal idiom to that of collocation between a nominal idiom and a light verb. Observation of their corpus uses also shows that we can express a gradation of the meaning they denote by the addition of an adverbial modifier on the adjectival constituent (Pausé 2017 : 248-253). For example, we can say “Ce politicien a les dents très longues” (lit. this politician has very long teeth this politician is very ambitious’). This leads us to consider for these phrases a lexicographic description of external combinatorial properties and a description of internal combinatorial properties. Direct application is the elaboration of their lexicographic articles in French Lexical Network (Lux-Pogodalla & Polguère 2011), a lexical ressource based on  Explicative and Combinatorial Lexicology principals (Mel’čuk et al. 1995). We study uses of 7 phraseological phrases listed in literary (Frantext), journalistic (Europress, Est Républicain) and web (FrWac) textual databases. We observe all paradigmatic and syntagmatic variants to establish the phraseological separation (Pausé & Polguère to appear) of these phrases and then describe their formal flexibility.

  • Lux-Pogodalla, Veronika, et Alain Polguère (2011), « Construction of a French Lexical Network: Methodological Issues », Dans First InternationalWorkshop on Lexical Resources, WoLeR 2011, Ljubljana, Trojina, 55–62.
  • Mel’čuk, Igor, André Clas, et Alain Polguère (1995), Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire, Paris/Louvain-la-Neuve, Duculot.
  • Pausé, Marie-Sophie (2017), Structure lexico-syntaxique des locutions du français et incidence sur leur combinatoire, Thèse de Doctorat, Nancy, Université de Lorraine.
  • Pausé, Marie-Sophie, et Alain Polguère (à paraître), « Séparation phraséologique : quand les locutions s’éclatent », Cahiers de lexicologie.

Hans Lagerqvist, Sens « souche » et interprétation contextuelle : l’exemple de le temps de/que

Résumé

La locution prépositive/conjonctive temporelle le temps de/que appartient de nos jours à la langue familière et, la langue parlée mise à part, on l’atteste notamment dans romans policiers et thrillers, mais rare­ment dans des œuvres littéraires proprement dites. Par con­tre, au 19e siè­cle et dans la pre­mière moitié du 20e, elle est utilisée par Victor Hugo, Émile Zola, Colette, et Maurice De­kobra, entre autres. Mes sources linguistiques lui attribuent des sens comme « jus­qu’à (ce que) », « en at­tendant de/que », ou « pendant (que) ». On rencontre cependant des cas où ceux-ci ne couvrent pas son sémantis­me et qui demandent une autre interprétation. M’ai­dant de la théorie des ˀaḍdād des lexicographes arabes (qui correspond grosso modo à ce qu’on appelle aujourd’hui énantiosémie), j’arrive à la conclusion que le temps de/que se décrit le mieux en supposant un sens « souche » abstrait, tiré des sens con­textuels qu’il pré­sente, dont je réussis à élargir la gamme.

Mots-clés : le temps de/que, sens « souche », sens contextuel, ˀaḍdād, énéantiosémie.

Abstract

The compound temporal preposition/conjunction le temps de/que belongs to­day to the infor­mal level of French, appearing principally in detec­tive stories and thrillers as well as in the spoken lan­guage. In the 19th century and the first half of the 20th, however, it was used by au­thors like Victor Hu­go, Émile Zola, Colette and Maurice De­kobra, as in examples (1-2). To these I add two modern ones, (3-4), which can be found on linguistic sites:

The linguistic sour­ces I have had recourse to define le temps de/que semantically as an ap­proximative synonym of  (a) “jus­qu’à (ce que)”, (b) “en at­tendant de/que”, or (c) “pendant (que)”. In (1), we can re­place le temps de/que by mea­ning (b), in (2) by meanings (a) and (b). The examples (3-4) per­mit all three interpretations with, of course, slight semantic variations and a change of mood af­ter pendant que. Neverthe­less, you encounter cases where these inter­preta­tions do not co­ver the intended mea­ning, for instance:

  •  (5) Le temps de ren­trer à l’hôtel et de suggérer à Féraud de faire une sieste… Jeanne s’était enfer­mée dans sa chambre (Jean-Christophe Grangé, La Forêt des mânes, p. 522)
  • (6) Le temps que je vous en­voie mon rapport, d’autres résultats sont tombés (Jean-Christophe Grangé, Le Pas­sa­ger, p. 171)

In (5), it seems to me that après is the preposition that best corresponds to le temps de and the rest of the context: “après être rentré… et avoir suggéré…”, and in (6) I prefer depuis que: “depuis que je vous ai en­voyé…”. I reach these conclusions by using semic analysis (pre­sence of the semes +duration and often +expectation) and to a certain extent the ˀaḍdād theory pro­po­sed by the medieval Arabian lexicographers (which roughly corresponds to what is called enantiosemy today) and has been described by David Cohen in Arabica (t. 8 1961). This means that I postulate for le temps de/que an abstract “root” meaning in­ferred from its contex­tual meanings, and which I formulate as “a grammatical word expressing a pe­riod of time of va­rying length and often expectation”. In my opinion, the “root” analysis is es­pecially suitable for defining grammatical words.

Key words : le temps de/que, “root” meaning, contextual meaning, ˀaḍdād, enantiosemy.

Philippe Boula de Mareüil, Les voyelles moyennes en français des Outre-mer et en créoles

Résumé

Dans cet article, nous comparons des traits de prononciation entre des variétés de français parlées dans trois départements-régions d’Outre-mer (Guadeloupe, Guyane et La Réunion) et les créoles à base lexicale française correspondants. Nous nous focalisons sur les voyelles moyennes et en particulier le /O/, chez des jeunes et des adultes (78 au total) qui ont lu un même texte français et sa traduction en créole, concentrant des mots comme rose ou gauche, où un /o/ fermé est attendu en français standard. Deux approches ont été appliquées, à base de mesures de formants et d’alignement automatique avec variantes de prononciation. Nous montrons que, dans ces mots, en français comme dans les créoles (où les traductions sont assez transparentes), la loi de position aboutissant à un [ɔ] ouvert est plutôt la tendance dans les Outre-mer, surtout à La Réunion. En Guadeloupe, la tendance est minoritaire en français chez les adultes, mais elle est majoritaire chez les jeunes et en créole, suggérant un changement phonétique en cours. Des interprétations sociolinguistiques de ces résultats sont données.

Mots-clés : phonétique/phonologie, variation régionale en français, créole, loi de position.

Abstract

In this paper, pronunciation features are compared between French varieties spoken in three Overseas departments-regions (Guadeloupe, Guiana and Réunion Island) and the corresponding French-based creoles. We focus on mid vowels and in particular the /O/ vowel, in young people and adults (78 in total) who read the same French text and its translation into creoles, concentrating words like rose ‘pink’ or gauche ‘left’, where a close-mid /o/ is expected in standard French. Two approaches were applied, based on formant measurements and automatic alignment with pronunciation variants. We show that, in these words, in French as in creoles (in which the translations are quite transparent), the loi de position leading to an open [ɔ] is rather the trend in the French Overseas departments, especially in Réunion Island. In Guadeloupe, the tendency is the minorityt in French among adults, but it is the majority among young people and in creole, suggesting a sound change in progress. Sociolinguistic interpretations of these results are given.

Keywords: phonetics/phonology, regional variation, French-based creoles, loi de position.

Catherine Fuchs, Entre polysémie et synonymie : l’évolution des emplois du nom terroir depuis le 16e siècle

Résumé

Une étude longitudinale du 16e siècle à nos jours permet de montrer que la polysémie du lexème français terroir s’est constituée au fil d’un continuum sémantique comportant quatre étapes (de la possession de la terre à l’exploitation de la terre, puis à la culture et aux produits de la terre et enfin aux « produits humains » de la terre), mais que ces étapes conceptuelles ne coïncident pas strictement avec des périodes historiques.

Mots-clés : polysémie, synonymie, métaphore, connotation, continuum sémantique

Abstract

A longitudinal study from the 16th century to the present time allows us to show that the polysemy of the French lexeme terroir was formed along a semantic continuum comprising four stages (from possession of the land to exploitation of the land, then to culture and the products of the earth and finally to the "human products" of the earth), but that these conceptual stages do not strictly coincide with historical periods.

Key words : polysemy, synonymy, metaphor, connotation, semantic continuum